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La chanson populaire de tradition orale
en Provence Orientale au XIX° et au XX° siècle
Par Jean-Luc Domenge
Ce travail a été réalisé à
partir denquêtes orales menées dune
façon non systématique depuis 1985, dans le
Var et les Alpes du Sud. Le chant, dans ce travail de quête
de mémoire, na pas été
uniquement et spécialement collecté, sauf
dans des veillées organisées ou dans le cas
de personnes au statut particulier de chanteur. Il est apparu
souvent spontanément dans le discours. Mon propos
est de donner ici une image assez représentative
du répertoire traditionnel dans la zone denquête.
Bien sûr, nous avons écarté du corpus
recueilli les chansons popularisées par dautres
vecteurs que la culture orale : disque, musique écrite,
radio, les chants de lécole, les chants patriotiques,
les romances non populaires des carnets de nos
grands-mères
Ma zone denquête comprend avant tout la moitié
Est du Var, le pays grassois et cannois, et quelques vallées
des Alpes-de-Haute-Provence. Si lon chante encore
partout dans le Var, en revanche la chanson de tradition
orale a presque disparu dans les Alpes-de-Haute-Provence
(Verdon, Vaire, Bléone
), exception faite dAllos.
Cest bien sûr parce que le pays gavot est, depuis
plusieurs générations déjà,
devenu un vaste désert humain aux communautés
exsangues. Or, cest lhomogénéité
du tissu social qui maintient la chanson et son rôle
dans la collectivité. La Provence Orientale souffre,
dans le contexte identitaire provençal, dun
certain complexe dinfériorité par rapport
à la Provence dAix, Marseille, Arles ou Avignon.
Néanmoins, elle a une forte personnalité,
et a conservé, malgré la Côte dAzur
et son mythe, une certaine ruralité traditionnelle.
Linguistiquement riche et variée, placée comme
elle se trouve aux confins de la Provence, elle est ouverte
à toutes les influences : Comté de Nice et
Piémont à lEst, Alpes au Nord, pôles
culturels de Marseille et Aix à lOuest. Cest
donc dans cette société assez homogène
et ouverte du Haut Var rural que jai le plus recueilli
déléments : Bien sûr, comme on
peut le penser, le répertoire ancien du Romancero
dOc est en voie dextinction. On ne le retrouve
quà létat de bribes
Cependant,
il na pas disparu, puisque jai recueilli 26
des 97 chansons contenues dans la collecte de Damase Arbaud,
soit plus du quart, et 13 % des chansons de la collecte
de J. Tiersot. Il y a donc bien permanence dune couche
ancienne, souvent occultée par le répertoire
vieillissant lui aussi, des chansonnettes ou chansons comiques
du music-hall marseillais et toulonnais. Comme partout,
les répertoires de lhomme et de la femme sont
assez distincts : les chants de conscrits, de soldats, les
chansons politiques, grivoises, sont bien sûr du domaine
des hommes, alors que les romances, pastourelles, cantiques
et chansons enfantines, sont plutôt de celui des femmes.
CHANTS
POPULAIRES DE LA PROVENCE
recueillis et annotés par Damase Arbaud (1862)
. Réédition 1999 par Tac Motifs et Canta
lou Pais. Deux tomes.
Ce
fut longtemps le seul ouvrage consacré aux chants
traditionnels de Provence, enfin réédité,
et comportant une présentation par Jean-Luc Domenge.
La Provence est un pays de chant monodique. Comme dans la
tradition française en général, la
mélodie souvent lente est destinée à
servir et à porter le texte qui prime. Seul le Comté
de Nice fait ici exception à la règle, et
lon y chante à la piémontaise
dans quelques vallées frontalières. On chante
en français depuis fort longtemps (XVII°-XVIII°
siècle), en provençal bien sûr, et depuis
le XIX° siècle, dans des sabirs comiques se moquant
des situations diglossiques de notre région. Il peut
sagir dun mélange de provençal
et de français, au XIX° siècle, pour faire
rire du francihot : le tron de lair
me patafiole quand ze vois des zens djordjina cé
pétit accordéon
, ou La
mia bella marseillaisa que si mouore damour pèr
mi , ou Couma si pianta la bella poulenta
Au
XIX° siècle, les chants de lAlcazar utilisent
aussi cette veine comique en mêlant très souvent
le provençal au français : Maride-ti,
maride-toi, tu seras heureux comme un roi
Bien
sûr, il y a une tendance au partage linguistique selon
les genres, mais rien nest jamais systématique
: les chants de guerre, de soldats, les chansons patriotiques,
de lécole sont en français. De même
pour la plupart des chansons damour et innombrables
romances du XIX° siècle. Au contraire, les chansons
comiques, grivoises, politiques et rituelles (fêtes
),
les chants à danser, sont majoritairement en dialecte.
Cela reflète bien la partition linguistique de la
société de lépoque où
le français était depuis longtemps réservé
aux genres les plus élevés.
Rose
Salle, chanteuse de Carcès
Zones
dinfluences
Nous nous trouvons ici dans une zone dominée culturellement
depuis Paris (Félix Peise) ou dun mélange
de piémontais et de provençal, ou ditalien,
de français et de provençal, pour imiter le
parler hétéroclite des émigrés
piémontais ou italiens simplantant en Provence
à partir de 1880 : Cest là le XIX°
siècle au moins par les deux ports provençaux
de Marseille et, dans une moindre mesure, de Toulon. Si
la marque de la littérature et du Félibrige
est peu importante, en revanche, linfluence de lécole
marseillaise dei troubaire marsihés
est énorme. Les monologues en vers de Pierre Bellot,
de Félix Peise et A. Ginouvès, amuseurs du
XIX° siècle, dominent encore aujourdhui
la littérature populaire. Dans le domaine de la chanson,
le grand diffuseur est Féraud, imprimeur de chansons
à Marseille. Les chansonniers marseillais écriront
en provençal pour lAlcazar jusquau début
du XX° siècle. Les chansons du music-hall marseillais
pénétreront jusquau fond des montagnes
basses-alpines et au-delà ! Lei niero
la rèino dei bugadiero - Boudiéu que fai caud
lestiéu - la fille à lestama
Notons toutefois, à lEst, linfluence
de Nice, qui est sensible en pays grassois, cannois, dans
lEst varois (Fréjus, Draguignan), et le Sud-Est
des Alpes-de-Haute-Provence (Vaire, Verdon).
À la fin du XIX° siècle et au début
du XX°, les chansonniers niçois ont une production
importante. Leur répertoire se collecte aujourdhui
encore dans une zone assez vaste : Calant de Vilafranca
(partout) - la poulida nissardeta (Castellane, Bargemon)
- Ve-lou ve-lou (partout). Le chemin de fer et la renommée
du Carnaval de Nice ont sans doute joué un rôle
dans cette extension de la culture niçoise
.
Le
répertoire
Je névoquerai que les éléments
les plus caractéristiques de notre zone.
Le folklore enfantin :
Il sest francisé bien avant la guerre de 1914.
En provençal, cependant, certains types subsistent
: les comptines sur les doigts de la main ; les comptines
éliminatoires (ou pero), avec un type provençal
un poum bourdoun et un type alpin poumo
midouno, les incantations ou invocations aux animaux,
ou pour faire un sifflet, les scies serro boudero,
les jeux de poings poung-pougnet et les refrains
et enfantines parfois licencieux rantanplan tìrou
lìrou - iéu se vouliéu
Les chants de conscrits et de soldats :
Si la plupart des chants de soldats ou de départs
de soldats, en français, ont disparu, demeurent par
contre les courts refrains et invectives, ou les chants
licencieux des conscrits : Lei couscrit
daquestan - sian de la classo - Avèn
daucèu coumo de muou
Bien sûr,
la plupart des chants patriotiques ou de guerre sont en
français. Ceux qui sont en dialecte sont alors des
chants de révolte ou de contestation :Sian
partis en guerro contro leis alemand - La cansoun dei vinto-vue
jour. En effet, jusquà la guerre de 14,
le dialecte est porteur des sentiments dopposition
politique ou sociale. Les pamphlets, les déclamations,
les dénonciations, les scandales locaux, les campagnes
électorales, tout cela se fait en provençal.
Les chansons politiques :
Elles sont très nombreuses en Basse Provence au XIX°
siècle. Il sagit de chants dhommes, appris
et chantés dans les cercle sur des timbres populaires
connus de tous. Elles sont liées à lactualité
du moment, elles ont le plus souvent disparu des mémoires.
Parmi les Chants dAmour, thème
le plus riche de la chanson populaire depuis toujours, ce
sont les chansons de bergères ou pastourelles qui
ont le plus de vitalité : 15 versions de Bonjour
Nanon - la pastouro e lou segnour -
Eh bonjour bergère
Les autres
chants damour, les romances en particulier, sont en
perte de vitesse, et le français y domine. Les sérénades
ont disparu entre les deux guerres, elles étaient
pour la plupart en français, et très souvent
accompagnées à la mandoline. Les chansons
des mal mariés, en provençal ou en français,
sont encore assez vivantes, car le genre a été
constamment renouvelé et modernisé : li
a quatre jour que mi sié marida - Adiéu boto
- Mon père me marie, à lâge de
15 ans- Fiho que sias marida
Les refrains à danser sont représentés
dans les Alpes (Ubaye, Allos, Entraunes) par des rigaudons
et des quadrilles chantés jusquen 1940-50 à
Allos ; dans le Var par des farandoles, des scottishs et
des polkas souvent grivoises : Ai pas pòu que
lou cat me lou mange - Taviéu bèn di
que ti fariéu pas mau
.
Parmi les chansons des fêtes rituelles
de lannée, le style carnavalesque a gardé,
outre Adiéu paure Carnaval, attesté
partout, deux danses rituelles qui se font encore çà
et là dune façon non folklorisée
: lei fieloua e lei boufet .
Lei Fieloua. Coll. Domenge
Le cycle de mai est représenté
dans le centre Var par deux chants bien attestés
: - les couplets sur les fleurs, quatrains chantés
en sérénades : Vous represènti
lou mentastre- les rondes de mai : Au poulit
mes de mai .
Les Noëls enfin, sont un genre très
vivant en Provence ; mais de la même façon
quon a stéréotypé les traditions
de Noël en Provence, on a également exagéré
limportance de certains noëllistes provençaux
connus dans la chanson populaire, tel Nicolas Saboly. Le
véritable répertoire du Var en particulier
est constitué de Noëls marseillais, souvent
bilingues, remontant parfois au XVIII°siècle,
et imprimés durant tout le XIX siècle : Tendres
bergers - Cest le bon lever - Reveio-ti Nourado -
Cresiéu de toumba de lescalo - Anu nouàstrei
vesin . Bien sûr des Noëls plus locaux
sont encore chantés partout : ai decida de
mounta sus moun ai
La chanson religieuse a gardé ça
et là quelques récits provençaux de
Passions ou dAlleluia de Pâques sur des airs
latins. Malheureusement, la plupart des autres cantiques
locaux en provençal sont des plagiats récents
et assez faibles du très célèbre Prouvençau
e catouli datant de 1875.
Les chants de lidentité communautaire sont
les grands classiques de la tradition actuelle, ceux auxquels
on pense en premier, ceux qui font référence.
Les chants félibréens y occupent une bonne
place depuis la fin du XIX° siècle, où
lécole laïque les a favorisés :
Magali, La Coupo Santo, La mazurka souto lei pin,
Grand soulèu de la Prouvènço.
On y trouve aussi les chants les plus communs du répertoire
traditionnel, qui sont, dans le Var :La cansoun dei
peïsan - Jan Janet prèn sa poudeto - Ai rescountra
ma mìo La vièio - Jan de Nivello -,
Parpaioun marido-ti - Digo Janeto - Lis esclop
Certains grands classiques du répertoire napparaissent
quaprès 1920 et ne se sacralisent quaprès
1945, comme Aquélei mountagno, et semblent
liés au développement du scoutisme et des
mouvements de jeunesse chrétienne. Certains chants
identitaires, enfin, sont très récents et
sont un gage despoir en lavenir, comme LAmerico
de Pierre Pascal, qui a échappé aujourdhui
à son créateur.
Aujourdhui,
la fonctionnalité de la chanson nexiste pratiquement
plus dans la société provençale. La
chanson reste cependant une des clés essentielles
de la transmission du sentiment identitaire. Elle permet
encore aujourdhui un enracinement culturel liant la
communauté et lui faisant prendre conscience de lexistence
de sa culture.
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Jan-Lu DOMENGE
Fondateur
de l'association Petra Castellana, membre actif du Félibrige
et enseignant en langue provençale, Jean-Luc Domenge
a collecté durant quinze années Rose Salle,
chanteuse et conteuse exceptionnelle originaire de Carcès,
et exploré les traditions orales du Haut-Var. Chaque
année, ses recherches et celles de l'association
Petra Castellana sont restituées au public lors d'une
exposition temporaire à Castellane.
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