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Musiciens traditionnels et carillonneurs dans la vallée
de la Vésubie.
Par Thierry Cornillon
"
Tout est très lié, il faut être très
attentif au lieu ou tu vis parce que ça déteint
sur toi "
Conseil dun maître à un élève
Les
Fifres et tambours :
Il nest pas étonnant, si vous vous promenez
un jour de fête dans la Vésubie, de rencontrer
au beau milieu dune " carriera ", une rue
de village, une bande de musiciens jouant devant un "
brandi ", farandole qui serpente dans tous les recoins
du village, tout ceci accompagné de cris et de sifflements.
Il y a 30 ans, il ne restait plus dans la vallée
quun " siblaire " joueur de fifre : Zephirin
Castellon et son tabourdaire : André Rainart ( Baiòcou),
depuis bien des jeunes ont suivi les traces de ce couple
de référence.
Chaque couple possédait son propre répertoire
et le défendait avec énergie : cétait
souvent des créations ou des adaptations de morceaux
niçois ou provençaux arrivés ici par
les transhumances ou encore des chansons chantées
par des bûcherons piémontais émigrés
dans la Vésubie, transformées et adaptées
pour le fifre.
Il pouvait y avoir plusieurs couples de fifres et tambours
dans un même village, mais un seul était "
Siblaïre " et "tabourdaire", apte à
mener la fête lors des conseils de révision,
fêtes patronales et carnavals. Les autres respectaient
cette hiérarchie et jouaient pour les fêtes
de famille, mariages, baptêmes et veillées.
Il était très rare de voir jouer deux fifres
ensembles, surtout pendant les fêtes de conscrits,
car chaque village louait son propre couple de fifre et
tambours afin de rivaliser avec les autres par la virtuosité
et lagilité des conscrits dans leurs danses
et sauts. Ces fêtes se déroulaient dans le
chef lieu du canton occasionnant souvent des bagarres et
des règlements de compte issus de contentieux entre
familles.
Le Répertoire se compose dairs de conscrits,
dairs de carnavals, dairs de baleti, et dairs
spécifiques liés à une tradition ponctuelle,
comme le" saut du Cepon" à Utelle, ou encore
le" Carnaval" de St Martin Vésubie.
La transmission sest toujours fait oralement,
dun maître à un élève.
Le maître nenseigne pas, il transmet son savoir
en acceptant de livrer son répertoire et de permettre
à lélève de linterpréter
et de le faire sien. Il na pas beaucoup délèves
ou du moins sils sont nombreux au départ un
seul sera lélu, il devra avoir le " gaube
", le don pour que le maître le reconnaisse comme
" siblaire "
Aujourdhui, le couple dorigine ne se voit que
très rarement, il est très rare de voir jouer
un fifre et un tambour seul, en effet lors des fêtes
traditionnelles ce sont des bandes de fifres et tambours,
souvent accompagnées de cuivres qui jouent dans les
rues. Il ny a qua léglise ou lon
peut encore entendre le fifre et le tambour seuls pour lentrée,
la sortie de messe, et surtout loffertoire ou lon
peut se rendre compte de la virtuosité du couple
et de sa maîtrise de lacoustique du lieu.
Zéphirin
Castellon, siblaïre.
Lensemble
traditionnel :
Le " Siblaïre " : joueur de fifre,
littéralement : le siffleur, Le " Siblaïre
" familièrement cest aussi celui qui raconte
des histoires. Cest le lien, Le lien de la fête
celui qui par sa musique, par son répertoire va convaincre,
entraîner et réunir les gens dans la fête.
Le lien de la poésie, qui crée des mélodies,
trouve des chansons, les transforme, les fait vivre dans
le cur des vieux et des jeunes. Il est le lien de
lensemble traditionnel : fifre, tambour, grosse caisse
; le maître de la mélodie.
Le fifre est une petite flûte traversière de
perce cylindrique, d' environ 30 à 35 centimètres,
en bois tourné ou en tuyau naturel (canne, roseau,
sureau). En Vésubie, on l'appelle "sible"t,
cest-à-dire sifflet. Un modèle courant
est celui en mi-bémol, à 6 ou 7 trous de jeu.
Instrument d'origine militaire, les conditions de son implantation,
particulièrement dans le Comté de Nice, sont
encore mal connues. Il y est toujours accompagné
du tambour, au minimum.
Le " Tabourdaïre " : joueur de tambour
Linséparable complice du siblaire, cest
le chasseur de vide ; par ses roulements et son timbre il
permet au fifre dadoucir ses attaques et datténuer
la puissance de ses aigus.
Le " Timbalier " : joueur de grosse caisse.
Cest souvent la mémoire de lensemble,
celui qui se rappelle le morceau à jouer, cest
aussi celui qui lance lappel de la fête car
la " timbale ", on lentend dun village
à lautre !
Aubade de Minuit
La Poésie et le chant :
"La poésie ici, cest avant tout une langue
qui par ses nuances et ses sons permet lexpression
dune vallée, rude et sauvage, comme la montagne
qui la borde".
- la langue
Le parler de la Vésubie, appelé patois par
ses locuteurs est un parler occitan. Conservateur, il partage
certains traits avec l'occitan "central", on l'appelle
aussi " gavot " ; malgré un déclin
qui va saccélérant, l'usage du "patois"résiste
et se maintient surtout chez les moins jeunes qui le préfèrent
au français dans des registres familiers de conversation
(vie du village, nature, activité rurale)
- la poésie
Depuis longtemps dans la Vésubie, on aime chanter,
cest pour cela que chaque village possède plusieurs
chansons " identitaires " en gavot; quand on aime
son pays, on le chante. Les chansons datent souvent dune
trentaine dannées. Elles servent a rassembler
dans le chant les communautés villageoises. Les chansons
traditionnelles les plus anciennes sont les chansons de
conscrit, et les cantiques de Noël. Quelques noms de
poètes restent encore dans les mémoires, liés
à certaines chansons mais la plupart du temps ces
chansons viennent danonymes créateurs, elles
se transforment et évoluent au gré de ceux
qui les chantent. Aujourdhui il reste des poètes
dans la Vésubie : Zephirin Castellon, Antonin Steve
et bien dautres
Ils jonglent avec les mots et
les sons pour créer des chansons dans cette langue
de nuance quest le Gavot, procurant ainsi un grand
bonheur à toute une culture.
Avec
Monsieur Latran
Le
chant traditionnel
Les Vésubiens partagent ce goût du chant en
chur, à deux voix ("à la tierce")
où l'on reconnaît les bons chanteurs à
leur capacité de passer de l'une à lautre.
Induite par des traditions de lautre versant des alpes,
cette habitude est devenue une condition du plaisir, au
point de déterminer le répertoire en usage,
ses abandons et ses acquisitions, ainsi que la production
autochtone. Les vésubiennes chantent aussi, mais
le répertoire des femmes est le plus souvent composé
de chansons monodiques, qui se sont transmises de mères
en filles. Le sens des vers et le message de la chanson
ont plus dimportance que dans les chants des hommes,
qui recherchent une communion dans le chur et moins
la transmission dun message initiatique.

Carillons et sonneurs :
" Les marqueurs du temps et de la vie"
Les sonneurs dhier
Chaque village avait son " campanier " ou "
campanaire " qui sonnait pour les célébrations
religieuses (baptêmes, mariages, décès).
Pour les messes des fêtes patronales, pour les catastrophes
et les évènements extraordinaires, et selon
les dire des anciens pour lutter contre la foudre et les
orages de grêle.
Dans chaque village, des " Trinhons " (carillons)
et des " Clars " (glas) originaux passés
de génération en génération
de sonneurs. Il y avait souvent le " campanier "
titulaire et le remplaçant. Les villages sont remplis
danecdotes et de légendes sur ces sonneurs
et sur ces Cloches qui rythment depuis longtemps la vie
des hommes et des femmes de la Vésubie.
Zéphirin Castellon, campanaïre.
Les techniques des sonneurs et les " trinhons "
carillons.
Au XIXè siècle, il y avait différents
carillons et glas par village. Un pour les notables, et
un pour les gens de pauvre condition. Dénoncée
par les notables de léglise cette différence
est abolie au XXè siècle. Aujourdhui
il ny a quun " trinhon et clar " par
village qui varie selon la célébration religieuse
et le goût du sonneur. Chaque sonneur aménage
les tirants de ces cloches à sa convenance dans son
clocher. Le nombres de cloches, varie selon les villages,
trois, quatre, ou cinq cloches. Les cordes sont soit tirées,
soit percutées. Lélectrification des
sonneries a entraîné de nombreux problèmes
pour les sonneurs qui ont du sadapter usant dingéniosité
pour bloquer les sonneries électriques le temps de
leur interprétation traditionnelle. Les carillons
varient beaucoup dun village a lautre, on peut
dans certains carillons reconnaître des thèmes
de mélodie connues traditionnelles ou non, cest
une manière pour les sonneurs de signer leur interprétation,
et les auditeurs avertis ne s'y trompent pas.
Procession
Lart campanaire aujourdhui
A paques en avril 93, une cloche est coulée à
Roquebillière devant le parvis de léglise
des Templiers. Ceci est le point de départ dune
prise de conscience de lensemble de la population
et des collectivités locales sur la richesse et limportance
de lart campanaire dans la vallée de la Vésubie.
De nombreuses actions de valorisation seront entreprises
dont la réalisation dun carillon itinérant
par le conseil général afin de permettre la
découverte et lapprentissage des carillons
traditionnels de la Vésubie au plus grand nombre.
Chaque village de la Vésubie possède son sonneur
de cloche, des jeunes suivent et apprennent les sonneries
traditionnelles. Cest un grand honneur de se marier
avec le " trinhon " traditionnel de son village
sonné a la main.
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Enfant de la Vésubie, montagnard, poète et
musicien, Thierry Cornillon est lun des héritiers
de Zéphirin Castellon , figure emblématique
de la vallée. A travers les chants dEn Prals
, les fifres et les tambours de Lanciour, il incarne lune
des traditions musicales les plus riches du monde alpin
et la force dune tradition pleinement vécue
dans son milieu.
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