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Qu’est-ce que la Danse dite "traditionnelle" en Provence ? Par Lucienne Porte-Marrou

Introduction
Il y a en Provence deux mouvements qui regroupent des publics différents :
• la Danse folklorique avec des groupes structurés en associations et fédérations ;
• la Danse populaire, rarement organisée, chacun revendiquant le qualificatif de " traditionnel "
Cependant, les acteurs de ces deux mouvements se rencontrent rarement, leurs objectifs et leur formation différant profondément. Malgré cela, on remarque actuellement une tendance de certains groupes folkloriques à s’intéresser à la danse populaire de bal.
•Les danseurs folkloriques sont formés pour être des acteurs et se donner en spectacle ; certains sont initiés par des maîtres de danse diplômés des fédérations et exerçant leur art bénévolement au sein de leurs associations.
•Les danseurs populaires sont formés – parfois en ateliers d’apprentissage – par des animateurs bénévoles et non diplômés, pour le plaisir de danser dans des " balètis " (1); quelquefois ils viennent seulement au bal, pensant apprendre par imitation.

Farandole dans les Alpes Maritimes. Col. Porte-Marrou

Les Danses folkloriques en Provence
Elles sont des reconstitutions plus ou moins exactes de danses " organisées " à l’occasion de manifestations festives, généralement par la classe des jeunes regroupés en Abbayes de la jeunesse, ou par des corporations, à des dates précises, avec un rituel fidèlement suivi : fêtes patronales, pèlerinages (roumavages), Fête-Dieu, Fête des Fous, des moissons, de Saint Jean, Saint Eloi, Offertes, Fête de Charité, Carnaval, etc., ou encore rappel de faits historiques (ayant marqué ou modifié la vie sociale du pays).
Avec l’évolution de la société et des modes de vie, ces danses et jeux se sont transformés. Le but de ces manifestations collectives (parfois de protestation contre l’état de fait que constitue la dominance des classes supérieures) s’est peu à peu effacé pour ne laisser la place qu’à une représentation chorégraphique scénique.

Vers le milieu du XIXe siècle, certains auteurs de relations de voyages déploraient déjà la disparition de ces manifestations ;
Le Félibrige, créé en 1854 par Frédéric Mistral et six autres jeunes poètes, se proposait de rendre à la Provence, et plus largement à l’ensemble des Pays d’Oc, une identité par l’affirmation d’un patrimoine culturel propre. La rénovation des fêtes et des danses fut l’un des outils de cette renaissance, avec l’apprentissage de la langue et le renouveau de la littérature.

Dançar au PaIs. Photo F. Porte

La Farandole spontanée avec un nombre illimité de participants, qui avait servi de moyen de cohésion dans toutes les occasions joyeuses ou dramatiques (révolutions de 1789, 1848/51 ou Exaltation du Pape Pie VI à Avignon, visites de souverains en Provence, Fêtes de la Tarasque à Tarascon), se chorégraphie en 1876 à Arles. Les concours se multiplient entre les Sociétés de Farandole des villages du Gard et des pays bas-rhodaniens. La rénovation des danses provençales était entreprise dans le pays toulonnais par Monsieur Pasqualini (2), encouragé par Marcel Provence – folkloriste – (3) dès 1910/13. Puis Victor Tuby de Cannes, vers 1919, avec l’Académie provençale, fait des collectages et des reconstitutions de danses adoptées et adaptées par des groupes folkloriques succédant aux Sociétés de Farandole.
Les Sociétés de Farandole ont été créées par des jeunes gens ayant appris à l’armée la technique des danses de caractères. L’enseignement de la danse à l’armée, instituée par Louvois en 1682, diffusait les pas et danses du répertoire de la Foire et des Théâtres parisiens.

Petits farandoleurs, Arles vers 1920. Col. Porte-Marrou

Ces danses ont eu en Provence un rôle de marqueur d’identité régionale qu’elles n’ont pas eu dans d’autres provinces (Maine, Touraine, mais qui ont enrichi, dans une certaine mesure, le répertoire des danses du Pays Basque). Les nombreuses sociétés de farandole du Languedoc ont longtemps résisté à cette identification, mais le répertoire – dit provençal – s’est imposé, et sa reconnaissance est aujourd’hui accomplie.
Les groupes folkloriques ont peu à peu remplacé les Sociétés de farandole avec l’introduction de ces danses reconstituées à partir d’un schéma parfois authentique, dans les années 1920/1940. Avec la création du Musée National des Arts et Traditions Populaires (Georges-Henri Rivière 1937) et les Archives Internationales de la Danse commence l’officialisation des recherches déjà entreprises. Après 1940, les fédérations de groupes folkloriques trouvent dans le régime de Vichy " un climat propice à leurs activités " (4).

À l’heure actuelle, les groupes folkloriques sont en pleine expansion en Provence. Le tourisme exerce une pression importante sur leurs activités, les festivals se multiplient, et pour satisfaire la demande touristique, les dates des fêtes traditionnelles sont même parfois déplacées.
Une recherche de qualité scénique est pour certains groupes le but essentiel. On peut les qualifier de " stylisés " et ils se produisent dans les Festivals de Folklore International. La présentation est privilégiée, au détriment de l’authenticité – mais y a-t-il vraiment une authenticité ?. Les représentations des groupes folkloriques de l’Est ont influencé fortement cette recherche : costumes aux couleurs harmonisées, levés de jambes très haut, chorégraphies recherchées, excellents musiciens aux instruments variés.
Ils se déplacent à l’étranger, attirant ainsi les jeunes par des voyages. Ils ont parfois le désir de " transmettre la tradition ", mais peu nombreux sont ceux qui relient la culture régionale, la langue et la danse.
D’autres groupes, moins " flamboyants ", se veulent plus " authentiques " et animent leurs villages à l’occasion de fêtes locales. Mais leur souci de respecter les danses apprises ne peut les empêcher de chorégraphier. La mise en spectacle passe obligatoirement par une adaptation scénique. Leur rôle social est important dans leurs cités. Ils se veulent un lien entre les générations, mais peu de jeunes viennent vers eux.
Enfin, une autre manifestation du groupe folklorique est celle du Ballet. Plusieurs tentatives ont été réalisées, soit à partir d’une coutume locale, d’un conte régional ou écrit pour la circonstance, permettant d’introduire des danses et des chants du répertoire provençal, ou même des danses de caractères revendiquées comme telles mais adaptées à la société actuelle. Cette voie doit encore s’affirmer par d’autres réalisations.

Farandole à St Michel vers 1980

La Danse populaire provençale
Il est nécessaire de la replacer dans le contexte général de la danse et de son évolution et de la rattacher à ce tronc commun universel.
On connaît peu de choses sur les danses du Moyen ge, à part les Rondes, les Caroles et les Tresques. Mais Antonius Arena (5) nous donne des informations précieuses sur le répertoire à la mode en Provence au début du XVIe siècle. : Basse et Haute danse, Tordion, Branles, Martingales, Sauterellas, Pavanes, Jannole, Gaillardes, Antigaillas, Courantes, Morisques et Momeries.
Nous n’avons pas, hélas, gardé la tradition !
La Provence, lieu de passages, a toujours accueilli avec facilité et empressement les danses venues d’ailleurs en les adaptant à son style.
Nous avons dansé au XVIe siècle la Vòlta, bien qu’Arena ne la mentionne pas. Interdite par l’Église (6), à cause de son caractère " érotique " on veut bien la reconnaître originaire de Provence. Puis le calme Menuet, bousculé par le Rigaudon dont l’exubérance au XVIIe siècle lui attira aussi les foudres des autorités religieuses et civiles (7) mais dont les historiens de la danse ne contestent pas l’origine provençale.
Vite assagi par la Cour, on le retrouve encore au XVIIIe siècle sous la dénomination d’un pas à la fin de certaines figures de contredanse.
Les contredanses composent jusqu’à la Révolution de 1789 l’essentiel du bal populaire dans les villages, tout comme dans les salons de l’aristocratie provençale, avec parfois quelques danses de caractères telles que l’Anglaise, la Jaconne, l’Allemande, la Gavotte, la Périgourdine, le Pas français, la Provençale (8).

Dançar au Pais. Photo F. Porte


Et bien sûr, la Farandole ! que l’on trouve mentionnée sous son appellation provençale de " Falandoulo " dès le début du XVIIIe siècle ou parfois de " brande ou brandou ". C’est la danse la plus populaire de la Basse et Haute Provence, du Comtat Venaissin au Pays niçois (parfois appelée Moresque en Pays grassois).
Nous ne mentionnons ici que les danses de bal, laissant de côté les danses organisées pour des fêtes traditionnelles (Baccuber, les Epées, les Turques, les Olivettes, les Fileuses, les Bofets) particulières à une circonstance ou un lieu précis.
La contredanse qui avait chassé le menuet fut elle-même transformée en " quadrille " au début du XIXe siècle avec cinq ou six figures dont certaines introduisant des pas techniques permettaient à un soliste de faire admirer sa virtuosité. Mais le quadrille sans aucune sophistication reste populaire dans les campagnes.
Il fait encore le fonds des bals sous la Restauration et se maintiendra après un recul provisoire à l’arrivée de danses de couples, jusqu’à la guerre de 1914/18.
La Valse, ou Walse, introduite fin XVIIIe en France et le Quadrille de quatre ou huit personnes ont toujours la faveur des danseurs même sous le Second Empire. Mais à partir de 1844/50, le long défilé des Polkas, Mazurkas, Scottishs, Varsovianas, Troïkas, Autrichiennes, Berlines, Galops et Cotillons … modifie quelque peu le répertoire des bals en Provence, comme partout dans l’Europe de l’Ouest.
Vers la fin du XIXe siècle, les " professeurs de danse parisiens " créent à profusion de nouvelles danses. Certaines se sont implantées chez nous ( la Provence est toujours prête à accueillir la nouveauté), mais nous avons su les adapter à notre style et nous avons ainsi " provençalisé " et popularisé les danses étrangères, en composant des mélodies parfois accompagnées de paroles en oc.

Ronde à St Jean d'Entreveaux, vers 1920. Col. Porte-Marrou

Conclusion
Aujourd’hui nous les considérons comme faisant partie de notre patrimoine culturel, et nous avons pu encore recueillir des derniers témoins de cette époque des formes que nous transmettons à nos contemporains. Ces danses pourraient composer le répertoire de notre " balèti " dit traditionnel ou occitan ou provençal… avec des farandoles, bien entendu, des rigaudons, des quadrilles encore pratiqués jusque dans les années 1940/45, des contredanses, vòltas et cotillons.
Mais je constate que ce " balèti ", qui sous l’influence du " revival " dans les années 1970/80 reprenait bien ce schéma et semblait correspondre à un schéma général d’enracinement dans une culture populaire régionale " Vivre et travailler au Pays ", ne semble plus correspondre à l’attente des danseurs actuels.
Il faut toujours plus de variété dans le répertoire. Les danses des autres régions occitanes, Sud-Ouest, Massif Central, sont majoritaires et les formes typiquement provençales tendent à disparaître. Les styles cependant différents s’unifient et c’est regrettable. Mais avec une formation appropriée, peut-être pourrait-on améliorer ces carences ?
Un autre mixage - ou métissage ? - est actuellement à la mode. Les ateliers de danses étrangères aux pays occitans se multiplient et il est intéressant de découvrir le patrimoine chorégraphique d’autres régions ou nations. Mais pourquoi introduire dans un bal occitan des danses internationales ? À l’étranger, on est heureux de danser avec les autochtones du pays où l’on séjourne, mais dans un balèti, que viennent faire des danses traditionnelles roumaines, grecques ou hongroises, irlandaises, anglaises… ou même bretonnes, mal exécutées parce qu’il faut longtemps pour les apprendre bien et ne pas trahir leur esprit !
Nous sommes en Provence, commençons par bien apprendre nos danses pour les exécuter avec joie et les transmettre le mieux possible dans le respect de nos aînés qui nous les ont léguées.
Ce n’est pas un repli frileux. Au contraire, s’enraciner profondément dans le patrimoine culturel du lieu où l’on vit, n’est-ce pas le meilleur moyen de s’ouvrir à un universel qui s’enrichit de nos différences ?

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Lucienne Porte-Marrou , parallèlement à ses activités en faveur de la langue et culture occitane, a effectué un important et minutieux travail de collectage audio-visuel portant sur la danse populaire en Provence. Présidente du Centre Provençal de danses et Musiques et traditionnelles Dançar au Païs, elle possède un fonds documentaire unique sur les danses traditionnelles provençales.

Notes :
(1) Balèti : à l’origine, bal populaire dans la région marseillaise, actuellement mot employé dans toute la Provence.
(2) Pasqualini : Directeur de la Société d’Art chorégraphique du Mourrillon.
(3) Marcel Provence : né à Marseille en 1892, de son vrai nom Marcel Joannon.
(4) M.T. Duflos-Priot – Un siècle de groupes folkloriques en France – page 51 – L’Harmattant _ Paris 1995
(5) Antonius Arena né à Solliès – Var – étudiant à l’Université d’Avignon – décédé vers 1544 à Saint Rémy de Provence.
(6) Vòlta : interdiction épiscopale (ordonnance 16/03/1541) archives La Ciotat
Notes de voyages (à Marseille) – Félix et Thomas Platter - page 314
(7) Rigaudon : arrêt du Parlement 3 avril 1664
(8) Document " La Danse à Carpentras et dans le Comtat " Henri Dubled (in Rencontres 71 - novembre-décembre 1967

Bibliographie
• Antonius de Arena : " Ad suos studiantes compagnones " - 1519/20 – Réédition Londini 1758. Yves Guilcher, " A ses compagnons étudiants " traduction – ADP 1990 Créteil. M.T.Duflos-Priot
• Un siècle de groupes folkloriques en France – L’Harmattan – Paris 1995
•Y.Guillard. Danse et sociabilité " Les Danses de Caractères " - L’Harmattan 1997
• Francine Lancelot : Les Sociétés de Farandole en Provence et Languedoc. Thèse 3e cycle – Ecole Pratique des Hautes Etudes – Paris 1973
• Hélène et Jean-Michel Guilcher : Article " L’enseignement militaire de la danse " in Approches de nos traditions orales – Maisonneuve Larose 1970
• Jean-Michel Guilcher : Article " Le domaine du Rigodon " in Chants et Danses de tradition n° 1 et 2 – 1984 de Le Monde alpin et rhodanien
• Yves Guilcher : La Danse Traditionnelle en France Modal/Folio – Librairie de la Danse – Parthenay 1998
• A.L.Millin : Voyage dans les départements du Midi de la France 1807/08
• Henri Dubled : Article " La danse à Carpentras et dans le Comtat de 1700 à 1812 " in Rencontres 71
• Frédéric Mistral : Memòri e Racònte – Librairie Plon 1906. Ed.Ramoun Berenguié – Pierre Rollet 1969
• M.Achard : Géographie de la Provence et du Comtat Venaissin, de la Principauté d’Orange, du Comté de Nice 1787 - 2 T
• M.Berenger : Les Soirées Provençales ou Lettres de M.Berenger 1786 – 3 T
• E.Garcin : Dictionnaire Historique et Topographique de la Provence 1835 – 2 T
• Félix et Thomas Platter à Montpellier 1552/1559 et 1595/1599 . Laffitte Reprints Marseille 1979
• Luciana Porte-Marrou : " Dançar au Païs – Danses occitanes en Provence " 1983 – I.E.O.84/Ventadorn, et divers articles dans des Revues et Guides
• Collectages – supports audio et vidéo.

•Marcelle Mourgues : " La Danse provençale " Cannes 1956