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Musiques et instruments des fêtes traditionnelles
provençales,
Un parcours à travers les siècles passés
Par
André Carénini
Fête de Noël, Les Baux. Col. Porte-Marrou
Lindispensable
instrument : le tambour
Dune manière générale en Provence,
les abbés de la jeunesse (abbé = chef), organisateurs
traditionnels des fêtes, furent systématiquement
responsables de la musique. Très souvent, ils étaient
personnellement garants des instruments appartenant à
labbaye (abbaye = groupe des jeunes hommes dune
commune) et ils devaient impérativement les transmettre
intacts à leurs successeurs. Ainsi à Céreste
(A.H.P.), en 1659, le nouvel abbé de la jeunesse
intente un procès aux responsables de lannée
précédente, pour quils fassent réparer
le tambour et quils le remettent en parfait état
entre les mains de ceux qui se trouveront en exercice lors
du 1er mai suivant, afin que ces derniers puissent célébrer
la tradition comme à laccoutumé. Dune
manière générale, le tambour fut le
seul et unique instrument de musique en propriété
collective (exception faite des instruments des ténèbres
durant la Semaine Sainte) : la jeunesse dune paroisse
se le transmettait de génération en génération.
À une époque plus récente (XIXe siècle)
ce fut souvent la Mairie qui en fit lacquisition et
eut charge de le conserver tout au long de lannée
(il en fut de même pour la grosse-caisse en Comté
de Nice). Les Rampelaires (tambours) furent présents
dans le moindre village avec souvent une ou deux particularités
" identitaires " dans leur répertoire :
ainsi à Tarascon (témoignage de 1792), les
tambours installés sur le puits de place faisaient
danser la jeunesse ; mais dès quon amenait
la Tarasque, les tambours provoquaient de fausses alertes
" en battant au lieu de farandoule ou de rigaudon,
ce quon bat dans sa course " effrénée
de monstre ravageur. Aux Arcs (Var), cétait
une femme tambour nommée Finette qui, à 76
ans, battait toujours la retraite des Grognards de Napoléon
pour conduire les conscrits du village au tirage au sort
(donc avant 1905). Les tambours de Maillane jouent encore
pour la Saint-Eloi un très ancien roulement, nommé
la Rablaudo, pour rassembler la foule. À lextrémité
Est du domaine provençal, à Limone (Piémont),
le tambour était utilisé seul lors du carnaval
avec une sonnerie particulière pour la danse du Curôl
(équivalent du Couret de Breil-sur-Roya, cest-à-dire
de " maître de danse ").
Dune manière générale, le tambour
restait toujours présent et indispensable, alors
que la flûte pouvait parfaitement disparaître
un temps plus ou moins long, puis revenir et retrouver tout
naturellement sa place sans que personne ne mémorise
durablement sa disparition ou, plus exactement, sans que
les témoins aient besoin de mentionner son absence
temporaire. Il est possible dillustrer ce qui vient
dêtre dit par lexemple de la fête
des Tripettes, à Barjols (Var) : il y a des célébrations
avec la présence du buf et des célébrations
sans, mais quand on parle des tripettes, on mentionne toujours
une année où le buf était présent.
Cette remarque concernant la mémoire sélective
est surtout vraie lorsque labsence de la flûte
remonte à une époque considérée
comme définitivement révolue (par exemple
les années 1930 ou bien lAprès-guerre,
ou encore la période de la guerre dAlgérie).
Lomniprésence du tambour était déjà
réalité au XVIe siècle. À Barjols,
en date du 7 juin 1524, on trouve mention dans les archives
de deux " tambourins que toqueron à sanct Marcel
". Un autre document de 1540 nous apprend que les jeunes
de Biot (A-M) allaient de porte en porte, à lépoque
de Noël, pour jouer laubade en lhonneur
des personnalités, ce que lon appelait "
revelhades avec moresques de cascavels (ceintures de clochettes)
et de tamborins ". À Sartoux (A-M), le 26 décembre
1655, comme chaque année, la jeunesse du lieu est
entrée à léglise au son du tambour
battant, lépée dégainée.
À la même époque (1623), la communauté
de Callian (Var) fit lacquisition dun tambour
et de hallebardes pour célébrer convenablement
sa fête patronale. Dans le hameau voisin de Tanneron
(Var), chaque année le seigneur payait les viandes
nécessaires au festin du mois de mai, et les habitants
apportaient une contribution en " pain et vin, tambours
et femmes ".
À lextrême fin du XVIIe siècle,
à Roccasparviera, vallée de la Vésubie
(A-M), le prêtre Uberti refusa la cérémonie
religieuse de lOfferte (offrande en nature au moment
de loffertoire de la grand-messe, en lhonneur
du Saint Patron et vénération de ses reliques)
et défendit à la jeunesse de jouer dans léglise,
sous prétexte que " le fracas du tambour troublait
ses prières ". En 1737, le prieur de Bar-sur-Loup
(A-M) écrit à son évêque que
ses paroissiens font une espèce de divinité
du tambour, et que cet instrument du démon marche
à la procession du Très Saint-Sacrement. Il
précise encore : " le tambour a ici plus damis
et de protecteurs que le Seigneur des seigneurs et le Roy
des roys ". En 1751, lévêque de
Fréjus interdisait toujours à la jeunesse
de Trans (Var) de célébrer la fête de
la Saint-Roch avec des tambours. Encore en 1756, lévêque
autorise la procession du 17 janvier à Barjols, jour
de Saint Marcel, à la seule condition " qui
ni paroitra ni tambours, ni mousqueterie ".

Le couple infernal : tambour-flûte
Heureusement, cette rigueur ne fut pas partout de mise.
À Marseille, au XVIIe siècle, le jour de la
Fête-Dieu, le peuple suivait avec respect les riches
bannières des saints de leurs confréries :
" les flûtes, les fifres et les tambourins accompagnaient
chaque bannière ". Le prêtre François
Marchetti parle du bruit des tambours, de la gaieté
des fifres et de lagréable son des tymbales
que lon peut entendre les jours de fête à
travers toute la ville. Il mentionne la confrérie
des maçons et des boulangers de Marseille, qui se
travestissaient en soldats le jour de leur fête, élisaient
un capitaine, un enseigne et un lieutenant, " louaient
des fifres et des tambours et marchaient par la ville avec
lépée et le mousquet, comme si cétait
quelque compagnie dune milice bien disciplinée
" ; musiciens que lon retrouvait à léglise
au moment de loffrande du pain par les Prieurs de
la confrérie. La relation des réjouissances
que lUniversité dAix-en-Provence a faites
pour le rétablissement du Roi (publiées en
1687) nous montre une grande bande des violons, des hautbois,
des trompettes et fifres, pénétrant dans le
cur de Saint-Sauveur et mélangeant leurs morceaux
respectifs au jeu des orgues : le chroniqueur parle "
xi ".
En Comté de Nice, dans la paroisse de Benzaudun,
pour la fête patronale de 1645, labat de la
jeunesse avait passé contrat dengagement avec
le tambour Jaume Fouques et le fifre Jacques Audoul : nayant
pas reçu les cinquante sols prévus pour leur
prestation, les deux musiciens intentèrent un procès.
La simple signature dun contrat prouve que les difficultés
navaient rien dexceptionnel.
En Provence, lune des plus anciennes représentations
de la flûte auto-accompagnée par un tambour
est celle de la Danse Macabre de léglise paroissiale
de Bar-sur-Loup (A-M). Cette peinture date de la seconde
moitié du XVe siècle : elle associe directement
le musicien à lenfer, par lintermédiaire
de la gueule du Léviathan. Pour la même période,
nous retrouvons cette association dans les multiples représentations
de la Chevauchée des Vices, présente dans
les Alpes occidentales. Le Docteur Barthélémy,
dans sa Notice historique sur lindustrie de Ménétriers,
nous apprend que durant la seconde moitié du XIVe
siècle, il y avait à Marseille un dénommé
Tambourinus, joueur officiel de tambourin, de flûte
et de trompette. Deux siècles plus tard, nous savons
que les joueurs marseillais de tambourins et de flûtes
étaient obligés de participer aux manifestations
du guet de Saint-Lazare.
Il va falloir attendre la fin du XVIe siècle et surtout
le XVIIIe siècle, pour quun changement radical
samorce au niveau de la documentation historique :
dans les archives, nous trouvons de plus en plus de mentions
précises concernant la présence de flûtes.
Le 17 octobre 1693, Mgr de Verjus, de passage à Cannes,
interdit au fifre et au tambour de faire danser durant le
temps des offices religieux. À Coursegoules (A-M),
en 1719, lévêque suspend la procession
de la Saint-Barnabé tant que lon naura
pas banni le tambour et le fifre, les danses et les cabarets.
À Barrême (A.H.P.), les statuts de la Bravade
(XVIIIe siècle) précisent quen tête
du cortège en lhonneur du saint patron se plaçaient
huit tambourinaires et deux galoubetaires ; ensuite venaient
sapeurs, grenadiers et deux cent bravadaires armés.
À Barjols, le 17 janvier 1768, la procession de la
Saint Marcel a lieu au milieu des coups de fusils, des feux
de joie, de la musique des fifres et des tamborins, et des
danses ; nous sommes très exactement 12 ans après
la dernière interdiction du tambour dans cette paroisse.
Lévolution va saccélérer
encore plus avec la période révolutionnaire.
Pour Saint-Tropez, les archives nous laissent supposer dès
1617 limportance de la procession du mois de mai puisque
y venaient plusieurs musiciens de Draguignan. En 1746, les
comptes de la communauté de Callian (Var) nous prouvent
que les dépenses engagées pour la Bravade
comprenaient les sommes payées à des trompettes
de Draguignan, et à des joueurs de galoubets de Flayose
(Var). En 1741, lors du mariage du fils du seigneur de Callian,
une bravade avec mousquets alla au-devant des futurs époux
et les conduisit à léglise avec trompettes
et joueurs de galoubets. Quant à la bravade de Saint-François
de Paule à Fréjus, elle fut créée
seulement en 1783, comme nous lapprennent les archives
qui mentionnent pour cette occasion le contrat passé
avec quatre tambours et leurs fifres.
En Haute Provence, nous rencontrons très souvent
le fifre dans les processions, défilés et
parades bruyantes. Au XVIIIe siècle, cest ce
couple qui rythmait les courses de chevaux de la Saint-Eloi
à Valensole, les aubades au Brusquet pour la fête
patronale, et à Gréoux en lhonneur des
mariages : " battre une aubade par le tambour et le
fifre pour honorer les nouveaux mariés ". Dans
le comté de Nice, et notamment La Bollène
en Vésubie, loffrande traditionnelle en lhonneur
du saint patron (Offerta) continuait à se faire au
fifre et au tambour même durant la période
révolutionnaire. À Nice, le 30 mai 1793, se
déroula la procession de la Fête-Dieu : devant
le Saint-Sacrement et le clergé marchaient soixante-dix
jeunes gens entièrement vêtus de blanc ; certains
avaient un bâton enrubanné, surmonté
dun bonnet phrygien ; le cortège était
précédé de huit fifres et huit tambours
jouant le Ça ira (les chants liturgiques se mêlaient
constamment aux chants révolutionnaires). À
Saint-Martin du Var (A-M), Mgr Colonna dIstria, évêque
de Nice en 1808, voulut interdire lusage de loffrande
des fruits du terroir au son des fifres et des tambours,
aux jours de la Circoncision de N.S.J.C., de lAssomption
et de la Saint-Roch : son échec fut cuisant.
Certaines communes modestes, provisoirement dépourvues,
faisaient appel à des musiciens des villages voisins
: à Mezel (A.H.P.) pour la Saint-Laurent de 1880,
à Saint-Remy, un fifre et quatre tambours (parfaitement
identifiables grâce à la photographie) escortaient
la confrérie de Saint-Eloi. Cétaient
les musiciens attitrés de la charrette (carreto-ramado).
On comprend que dans ces manifestations très bruyantes,
le tambourinaire avec son galoubet nétait pas
très efficace. Dailleurs, lorsquon en
rencontre, comme pour la Saint-Eloi de Château-Gombert
en 1935, ils sont cinq tambourinaires à jouer ensemble.
Cependant, compte tenu du contexte, loccurrence du
galoubet-tambourin reste anachronique. À la même
époque (1937), le cortège du Gaillardet à
la Saint-Eloi de Gémenos conserve son fifre et ses
deux tambours ; il en est de même à Signes
où lon doit, en plus, signaler la présence
dun fifre double en roseau.
Daprès le Dictionnaire dAchard, à
Collobrières, depuis la fin du XVIIe siècle,
durant les fêtes de Saint-Pons et de Saint-Guillaume,
le fifre et le tambour ne cessaient de jouer. Les mêmes
instruments servaient lors de laubade au seigneur
de La Palud (A.H.P.) pour la seconde fête de Noël,
cest-à-dire le jour de Saint-Etienne. À
Reillane, les tambours, les tambourins, les fifres animaient
les acteurs et les danses. À Manosque, la danse se
déroulait au son du fifre, du tambourin ou même
du tambour. À Guillaume (A-M), une extraordinaire
photographie de 1878 nous montre les quatre Sapeurs avec
leurs haches, le Major avec sa canne, puis en arrière-plan
le fifre entouré de ses deux tambours. Jusquen
1914, la procession de Saint Saturnin à La Rochette
(A.H.P.) avait à sa tête un fifre et un tambour
qui répétaient indéfiniment un pauvre
petit air de quelques notes. En 1880, lors de la fête
patronale de la Saint-Pierre à Auvare (A-M), la Bravade
était encore accompagnée du fifre et du tambour,
ce dernier étant " une véritable relique
de la grande Révolution ". À Trets, le
capitaine de ville faisait son bal au son des tambours uniquement,
et labbé de la jeunesse faisait le sien au
son des galoubets et des tambourins.
Zéphirin Castellon
Linstrument des glorieux : le violon
À Goult, diocèse de Cavaillon, la veille de
la fête de la Saint-Sébastien, les consuls
et labbé de la jeunesse se rendaient au château
du seigneur, accompagnés de tambours et de violons.
En 1611, dans la description des privilèges de labbé
de la jeunesse de Beaucaire, nous trouvons mention de lusage
dentretenir les danses avec le produit du droit de
pelotte perçu sur les nouveaux mariés. Le
document précise que cet antique droit nest
plus en rapport avec le coût actuel des " vyolons
" : nous pouvons apprendre quau temps jadis (avant
le XVIIIe siècle), " lusaige des vyolons
nestant pas si fréquent au monde, et les gens
moins glorieux, " la jeunesse se contentait, avec épargne,
de danser au son des " muzette, flutte, vyèle
ou tambourin, ce qui seroit maintenant absurde. " Daprès
F. Mireur, la bourgeoisie de la ville de Draguignan dansait
au son des violons, et le " commun " au son du
fifre et du tambourin.
À Forcalquier, une délibération du
Conseil communal de mai 1621 approuve unanimement une dépense
de vingt-trois livres six sols pour régler les tambours,
fifres et pétardiers, demandés comme à
lhabitude par labbé de la jeunesse lors
des fêtes de lAscension. Cette dépense
annuelle était ancienne. La nouveauté de la
délibération de mai 1621, cest que les
sénéchaux de Forcalquier demandent quon
leur paye deux livres pour les violons, puisquils
ont marché en parade ledit jour de fête à
leurs dépens, et vu quon a payé les
tambours et les fifres qui ont marché pour les Abbés.
À la même époque, cest-à-dire
au milieu du XVIIe siècle, le père François
Marchetti nous apprend quà Marseille, durant
le mois de décembre, " la grande bande des violons
se promène par les rues durant le silence de la nuit
et sonne aux portes des maisons les plus beaux airs du temps,
ce que lon appelle les aubades de Calène (Noël)
". Cette coutume navait de profane que les airs
de la Cour que les violons y mêlaient aux airs sacrés
qui étaient les seuls autorisés par lEglise.
Le violon servait souvent à donner des aubades :
en 1679, le juge royal de Saignon (A.H.P.) se plaint en
justice de ce que labbé de la jeunesse ne lui
avait pas fait jouer les traditionnelles aubades de violon.
Le règlement pour la Coterie (syndicat) des arts
et métiers de la ville dAix-en-Provence précise
quen 1783, lors de la Fête-Dieu, labbé
payera aux violons, au nombre de quatre et une basse, quatre-vingts
livres en argent et divers autres avantages, moyennant quoi
lesdits violons et basse donneront les sérénades
ordinaires, assisteront au port des panonceaux, à
la messe et à la procession, suivant lusage.
Le même abbé payera au fifre et aux deux tambours
de sa compagnie trente livres. Le lieutenant et lenseigne
feront pareil avec leurs fifres et tambours respectifs.
Tous donneront de quoi manger et boire aux dits fifres,
tambours et violons. Toujours à Aix, le roi de la
Bazoche plantait ses Mais au son des violons dans la nuit
du samedi au dimanche après la Fête-Dieu. Précisons
quà la même époque, les gravures
illustrant louvrage de Grégoire sur les jeux
de la Fête-Dieu à Aix nous montrent à
trois reprises un tambourinaire avec galoubet (Leis Dansaires,
Leis Chivaoux Frux, La Reino Sabo) et un tambour sans flûte
(Leis tirassouns). À lépoque de la Révolution,
la jeunesse de petites communes, comme celles de Callian
(Var), farandolait habituellement au son des violons. La
gravure " Farandole en Provence ", publiée
par Lillustration de 1854 (t. 23, p. 173), nous présente
sur lestrade un violoniste entouré de deux
tambourinaires assis (galoubet + tambourin).
La Tarasque à Tarascon. Col. Porte-Marrou
Linstrument
des marmottes : la vielle
Une étude de 1840, publiée dans Les Annales
des Basses-Alpes, divise la Provence, sous le rapport musical,
en trois zones parfaitement distinctes : celle du galoubet
et du tambourin, celle du fifre et du tambour, celle de
la vielle. À lEst, le galoubet sarrête
à Briançonnet, dans la Haute-Vallée
de lEstéron ; le tambour et le fifre sarrêtent
au nord, à Colmars-les-Alpes. À partir dAllos,
on trouve la vielle, dont lharmonie à la fois
sourde et aigre convient parfaitement à létable
où lon danse pendant les longues veillées
de lhiver.
Dans la vallée de lUbaye, daprès
Marcel Provence, à la fin du repas des fiançailles,
les jeunes gens dansaient jadis avec la vielle, et aujourdhui
(1930) avec laccordéon. La vielle était
aussi utilisée pour faire danser les marmottes qui
accompagnaient les petits ramoneurs. En 1770, un certain
Claude Michel, de la Bréole, poursuit Jean Jaubert,
joueur de vielle, parce quil na donné
aucune rétribution à son fils qui la
accompagné durant deux ans pour laider à
faire danser la marmotte. Dans les Alpes méridionales,
la vielle à fond plat, la sansougna, était
fabriquée à Allos (vallée du Verdon)
et à Péone (Haute Vallée du Var). Son
usage persista presque jusquà nos jours dans
la haute vallée de la Tinée (Saint-Dalmas
et Bousieyas), la haute vallée du Var et du Verdon,
la vallée de lUbaye, et les vallées
piémontaises de la Stura et Maira.
Le
plus ancien document concernant la musique, et tout spécialement
les chants religieux, en Provence, remonte au XIIIe siècle.
Il sagit des" Institutions liturgiques de lEglise
de Marseille ", plus connues sous le nom de Livre rouge
de la Major. En ce qui concerne lexécution
proprement dite des chants, nous y apprenons que les deux
parties du chur se renvoyaient les versets, les strophes
; par contre, tous chantaient ensemble la prose Victimae
laschali. Les jours ordinaires, tout se chantait avec
une parfaite monotonie, mais les voix devaient sattrister
aux jours de deuil et devaient exulter dans les solennités.
Ainsi, le Mercredi Saint, on psalmodiait le Miserere juste
assez haut pour quun côté du chur
soit entendu par lautre, les psaumes étaient
récités dune voix plus modérée
(remissim) et plus douce (suavius) que de coutume ; les
antiennes devaient se terminer sans modulations. Notons
que linvitatoire de Noël était chanté
par quatre choriers sur une même note, dune
voix modérée et bien à lunisson
sur le diapason. De même pour lintroït
de la grand-messe, mais le verset était chanté
à pleine voix. Ce qui différenciait les chants
des fêtes, cétait lusage den
répéter certaines parties par trois fois,
en élevant la voix chaque fois : il en allait ainsi
pour lAccendite de la Purification, lAlleluia
qui termine la prose Mane prima sabbati du Samedi Saint
et celui qui clôt la messe après le psaume
Laudate Dominum. Avant le départ des grandes processions,
deux choriers allaient chanter une réponse et un
verset devant les croix qui étaient en tête
du cortège. Deux autres choriers faisaient de même
pour la grande croix de léglise, devant laquelle
on effectuait aussi une station au retour. Le Livre rouge
ne mentionne pas lusage dinstruments de musique
: cest avant tout une codification rituelle de lexécution
physique des chants religieux.
La confiscation
du bal
Nous avons vu quà Aix-en-Provence, lors des réjouissances
organisées par lUniversité en 1687, les
violons, les hautbois, les trompettes, les tambours et les
fifres mélangeaient leurs morceaux respectifs aux jeux
des orgues. À Auriol, vers 1825, la Saint-Eloi était
annoncée la veille par le son étourdissant des
gros tambours accompagnés de deux fifres et dune
clarinette. Le corps de musique était composé
en plus de quatre timbalons, deux joueurs de cymbalettes et
des tambourins.
A loccasion de la fête patronale de village, la
toute première prérogative que les musiciens
traditionnels se sont vus confisquer, cest lanimation
du bal : à la fin du XIXe siècle apparaissent
les harmonies villageoises organisées autour des bois
et des cuivres : hautbois, clarinette, cornet, saxhorn, tuba.
Pour le département des Alpes-Maritimes, nous trouvons
60 musiciens à la Lyre de Lantosque, une cinquantaine
à la Lyre de Puget-Théniers, et 40 à
la Fraternelle de Roussillon (Tinée). Sospel, dans
la vallée de la Révéra, avec ses 3500
habitants, comptait deux fanfares avant 1914 : la Lyre sospelloise
et lHarmonie sospelloise. Dans certaines stations à
la mode, comme Saint-Martin Vésubie (la " Suisse
Niçoise "), dès 1877 lorphéon
communal exécute les aubades, marches et airs populaires
et donne officiellement concert à loccasion de
la fête patronale. Cette dernière, depuis toujours
appelée " festin ", sera rebaptisée
" festival " pour faire honneur aux résidents
saisonniers de marque.
A la fin du XIXe siècle, la flûte (fifre ou galoubet)
va devenir de plus en plus linstrument des traditions
intimistes, cest-à-dire linstrument des
rites de passage, linstrument de classes dâge
: par exemple lors de la fête des conscrits ou lors
des réjouissances du carnaval. Cet aspect intimiste
fut accentué par lindividualisme (presque maladif)
des derniers joueurs de fifres et de galoubet, qui cachaient
à déventuels concurrents, principalement
aux jeunes, les morceaux typiques et les " trucs "
traditionnels : la chaîne de la tradition allait se
rompre pour un temps. Ces rivalités furent particulièrement
perceptibles à légard des professionnels
de lorchestre, qui avaient déjà accaparé
lanimation du bal, et avec lesquels le fifre dun
village rencontrait dénormes problèmes
de tonalité, rendant presque impossible ladaptation
de son jeu à un ensemble dinstruments accordés.
Parmi les traditions réservées aux autochtones,
on doit aussi comprendre certaines coutumes autour du mariage
(enterrement de la vie de garçon, barrière sur
le chemin de la mairie, " casse pignate " à
la sortie de léglise), certains usages lors dune
procession religieuse comme par exemple lorsque le cantique
dédié au saint patron alterne avec un air de
fifre et tambour. Cette dernière pratique est encore
en vigueur dans la vallée de la Vésubie, à
Lantosque le 26 juillet, à Roquebillière au
15 août, et à Levens le 2 septembre.
Dans la catégorie des particularités locales
à occurrence exceptionnelle, citons la Diane de Lantosque
(A-M), durant la nuit du 1er janvier : cette sonnerie exécutée
au fifre viendrait de lair joué lors de la levée
du bivouac, dans la Grande Armée au temps de Napoléon.
Depuis le milieu du XIXe siècle, cette Diane est également
la musique réservée au moment de lElévation,
lors de la messe en lhonneur de la fête de la
Saint-Pons, et lors de la messe de minuit à Noël.
Toujours dans lancien Comté de Nice, lair
des litanies de la Vierge est la reproduction dune sonnerie
de trompettes des régiments de Louis XIV, qui tinrent
près de 20 ans garnison à Saorge (vallée
de la Roya). Ces litanies pouvaient également être
chantées sur un mode rapide dit précisément
" de Saorge ". À Torette-Levens (A-M), le
Tantum ergo fort solennel qui caractérise cette paroisse
nest que la transposition fidèle de la musique
dun chant national autrichien. Inversement, lair
de la chanson Adioù, paùre carnaval est, daprès
Paul Canestrier, calqué sur celui dun vieux cantique
français. La Foularaïa de Lucéram (A-M)
était un air traditionnel de carnaval, joué
au fifre et tambour : durant son exécution, une fois
par an seulement, la jeunesse se disputait aux enchères
lhonneur de conduire la farandole de clôture ;
les enchères sexprimaient obligatoirement en
quantité de vin.
Souvent, un orchestre possédait un véritable
monopole dans sa vallée. Le meneur sortait le fifre
uniquement pour les traditions, cest-à-dire ponctuellement
et de manière brève (par exemple lorchestre
Roux de Noven dans la vallée du Paillon). Cet artifice
bien commode est de plus en plus repris à lépoque
actuelle, car les orchestres modernes se déplacent
très difficilement dans les rues de villages, lors
des aubades qui ouvrent la fête, ou à léglise
pour le rite de lOfferte . Notons quen Vésubie,
à Levens, Utelle, Belvédère et Saint-Martin,
la grosse-caisse (timballa) accompagne encore le fifre et
le tambour lors du tour de ville et lors de lOfferte.
Dans léglise et au beau milieu dun office
religieux, la présence active du tambour et de la grosse-caisse
est toujours insolite et possède un caractère
tout à fait exceptionnel. Durant les années
1920, le rite de lOfferte fut agrémenté
dune partie jouée au cornet à piston.
Ce contre-chant fait aujourdhui partie de la musique
de lOfferte (cf. :Anthologie de la chanson niçoise,
par G. Delrieu). À Lucéram (A-M), seule lOfferte
du 1er janvier, avec vénération de lenfant
Jésus, se faisait au fifre et au tambour. Ce nétait
pas le cas aux Offertes du festin (Ste Marguerite et Ste Rosalie)
jouées au cuivre, ce qui faisait plus moderne, notamment
durant les années 30. Enfin, signalons une particularité
: à Sainte-Thècle (vallée du Paillon),
juste après la seconde guerre mondiale, lair
de lOfferte fut joué régulièrement
à laccordéon.
Certains morceaux traditionnels sont tellement associés
à une pratique rituelle quil est devenu impossible
de les exécuter hors contexte. Jamais les fifres de
la Bravade de Saint-Tropez ne vont interpréter lair
de la Prise de la Pique hors des cérémonies.
De même, lair du Cepoun ne se joue à Utelle
(A-M) quune fois lan, le 16 août, lors de
laffrontement rituel qui oppose célibataires
et hommes mariés de la paroisse pendant une heure.
Le fifre possède à cette occasion un rôle
prépondérant, notamment lorsque laction
semballe et quil convient darrêter
laffrontement : cest une espèce de "
gong ", puisque le combat cesse immédiatement
quand les musiciens sarrêtent de jouer. Le joueur
de fifre est en quelque sorte larbitre moral du rituel.
Bal pour une Course de Taureaux vers 1900. Col. Porte-Marrou
La Grande Guerre et ses mutations
En 1907, à Tourette-sur-Loup (A-M), lors de la fête
patronale de Sainte Madeleine, le programme précisait
: " grande farandole provençale au son des fifres
et des tambourins ". La fête de la Saint-Donat,
à La Colle-sur-Loup (A-M) en 1912, affichait un concours
de tambourinaïres du Var, sous la présidence
dhonneur de Frédéric Mistral ; il est
probable que parmi les tambourinaires présents se
trouvaient le célèbre Père Clinchard,
originaire des Arcs, et le non moins célèbre
Vital de Vidauban. La même année et le même
mois, le comité des fêtes de Golfe-Juan annonçait
un " grand bal avec un orchestre de douze musiciens
possédant un répertoire entièrement
nouveau ". À Grasse, en juin 1910, sous le patronage
des hommes mariés du quartier de la Madeleine, le
grand bal fut animé par " un orchestre composé
de Tambourins Varois ". Laffiche précisait
: " on dansera au son du fifre et des tambourins ".
Les quatre années suivantes, la manifestation se
reproduisit avec toujours plus de succès, notamment
grâce à lanimation du bal en alternance
avec un orchestre de cuivres et cordes, mais aussi parce
que les tambourinaïres avaient su adapter à
leur répertoire les airs à la mode. Il est
très important de relever quà cette
époque, et dans cette région de lOutre
Siagne, le mot " fifre " sapplique en réalité
au " galoubet ", comme le prouvent de manière
incontestable les quelques photographies de ces manifestations.
Il faudra attendre laprès-guerre, en juin 1922,
pour que le comité des fêtes de Saint-Jacques
de Grasse annonce une grande fête provençale
avec orchestre complet de tambourinaïres, et la précision
que " le provençal sera la seule langue officielle
admise ". Pour les 19, 20 et 21 avril 1924 à
Vence, le programme annonçait 30 tambourinaïres
pour la grande Pégoulade, et le grand orchestre Ferrari
de Nice pour le bal du soir. Nous assistons en cette année
1924 à lune des toutes premières exhibitions
de lAcadémie Provençale de Cannes, dirigée
par Victor Tuby, et pour la première fois nous trouvons
mention du galoubet, instrument du tambourinaïre, en
cette partie orientale de la Provence. Quelques semaines
plus tard, le 9 juin 1924, nous retrouvons la même
rigueur et la même précision dans le programme
de la Bravade de Cabris (A-M), mais il faut dire que nous
y retrouvons également la section cannoise de lAcadémie
Provençale. Parallèlement, cest en cette
même année 1924 que Marius Faébre de
Barjols commence à fabriquer ses premiers galoubets.
Le programme de carnaval au Casino de Grasse, en février
1925, précise " galoubets et tambourins "
exclusivement. À partir de cette date, de nombreuses
fêtes traditionnelles de la Provence orientale vont
être animées par lAcadémie Provençale
de Cannes. Les programmes annoncent dorénavant lexécution
de danses corporatives des tisserands, des fileurs, des
cordeliers, des jardiniers ; de même, les danses dites
de caractère comme la volte, la gavotte, le vrai
quadrille, sans oublier le Pas de voyageuse.
Ailleurs en Provence, à la même époque,
existaient la société des galoubets et tambourinaïres
de La Valette, le groupe de Joseph Buf Lei cigaloun
tambourinaïre, le groupe de Philippe et joseph Clamon
Les tambourinaïres dAvignon, le groupe de Louis
Guigonnet Les tambourinaïres de La Motte du Var, le
groupe des Tambourinaïres de San Estello, et bien dautres
encore sans doute plus éphémères. Quant
à lAcadémie Provençale de Cannes,
ses apprentis musiciens purent bénéficier
des enseignements de Maximin Poulle, tambourinaïre
des Arcs et ancien caporal-tambour dans larmée.
Le fondateur de lAcadémie de Victor Tuby nhésitait
pas à le déranger à tout bout de champ,
et lexpression nest pas vaine, car Marcelle
Mourgues se rappelle parfaitement dune occurrence
où le pauvre Maximin labourait les vignes de sa terre
des Arcs, lorsque Victor Tuby lobligea à abandonner
cheval et charrue à moitié sillon, pour le
conduire durgence à Toulon, où Maximin
Poulle devait donner une prestation pour représenter
officiellement Cannes et sa vivante Académie Provençale.
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Directeur du Centre dEthnologie des Alpes Méridionales,
André Carénini est lauteur de nombreux
films et de plus de 120 000 clichés sur les fêtes
et traditions populaires des Alpes occidentales et de la
Provence. Parmi ses nombreuses recherches et publications,
on peut citer létude consacrée à
Marcelle Mourgues ( Histoire folklore - ethnographie)
récemment publiée par lAdem 06, et un
travail en cours sur " Loffrande du fruit en
Provence et Comté de Nice. "
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