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La Région P.A.C.A. connaît
des îles lointaines ...
Par Philippe Vitale
Ce titre, librement inspiré de l'uvre de Louis
Brauquier, poète marseillais qui a navigué
sur toutes les eaux de l'Océan Indien , résume
bien l'ouverture de la Région P.A.C.A. à l'Outre-Mer.
Marqués, certes, par le commerce, les liens qui unissent
le sud-est de la France avec les îles et les territoires
de l'Océan Indien sont, depuis l'aube de l'humanité,
si l'on en croit les historiens, inédits.
Ainsi
en va-t-il de la culture depuis une vingtaine d'années
: de la peinture à la sculpture, avec, par exemple,
le célèbre musée d'Arts Africains,
Océaniens et Amérindiens de Marseille, en
passant, bien sûr, par la musique. Longtemps confondue
avec le zouk antillais et autres soukouss africains, dont
on se doit de féliciter le succès, la musique
de l'Océan Indien commence, aujourd'hui, à
être reconnue et appréciée dans la région
P.A.C.A, comme d'ailleurs dans le reste du monde, si l'on
se réfère aux ventes d'albums et aux différents
festivals qui sont organisés en Europe, aux Etats-Unis,
et ... aux Antilles. Pourquoi avoir alors attendu tout ce
temps pour découvrir et apprécier la musique
de l'Océan Indien ? La question est complexe, dépendante
de plusieurs logiques qui se combinent et qui se compliquent
: logique marchande, liée au marché discographique,
logique culturelle, qui oppose à une dynamique commerciale,
telle que l'on peut la rencontrer aux Antilles, une réserve
empreinte de timidité et de doute des musiciens et
chanteurs de l'Océan Indien, logique musicale enfin,
qui fait de la musique de l'Océan Indien une des
plus riches et des plus complexes de la planète :
rythmes ternaires et variés, gammes et modes multiformes
Comme sa population, cette musique est métissée,
fruit du brassage des cultures africaine, indienne, arabe,
européenne, chinoise
D'aucuns diront, à
juste raison, qu'il est difficile de parler d'une musique
"Océan Indien" au singulier, tant l'histoire
musicale de ses îles et territoires est différente.
En même temps, c'est cette pluralité qui crée,
paradoxalement, la spécificité de la musique
de l'Océan Indien. Elle puise ses racines communes
dans les échanges d'hommes et de cultures qui se
sont tissés depuis l'antiquité jusqu'à
la fin de la période esclavagiste .
Avec ses 85 000 âmes originaires des îles de
l'Océan Indien, la région P.A..C.A. est en
phase de devenir un lieu privilégié de production
et d'accueil de la musique de l'Océan Indien. La
figure emblématique de la ville de Marseille et son
caractère multiculturel contribuent, sans doute,
à l'ouverture de cette région à ce
que l'on nomme aujourd'hui la "World Music". Marseille,
ville "toucouleurs ", ville portuaire dont la
Méditerranée, comme l'Océan Indien,
réunit les territoires et les hommes.
Emission mauricienne sur une radio associative
à Marseille
Au sein
de ce continuum culturel entre l' "ici et là-bas",
la musique de l'Océan Indien, présente sur
la région, est plurielle : malgache, comorienne,
mauricienne, réunionnaise ...
Si les soutiens institutionnels ne sont pas légion,
ils sont, néanmoins, de qualité. Citons, sans
obséquiosité, le travail précurseur
de l'Arcade qui effectue, notamment, un beau travail de
recension et de promotion des traditions musicales de la
région P.A.C.A. dont les artistes de l'Océan
Indien constituent, désormais, une population incontournable.
Pensons, aussi, aux initiatives de certains directeurs régionaux
de salles de spectacle qui tissent des liens entre P.A.C.A.
et l'Océan Indien, développant ainsi des réseaux
musicaux originaux. La complicité qui unit L'usine
d'Istres et le Bato fou de Saint Pierre de l'île de
la Réunion fournit une belle expression de ce maillage
culturel. Quel plaisir de voir, par exemple, cohabiter sur
une même scène, tantôt réunionnaise,
tantôt provençale, le groupe réunionnais
"Zong" (maloya électronique) et le groupe
marseillais Watcha clan (jungle)... On ne saurait mieux
dire, enfin, du succès des dernières Cosmophonies
qui ont accueilli, au Café Julien, des sessions "Océan
Indien" représentées par des artistes
mauriciens, comoriens, réunionnais
N'oublions pas, bien sûr, les radios F.M. locales
qui permettent à la variété, comme
aux chants les plus traditionnels de l'Océan Indien,
de rayonner sur les ondes de P.A.C.A. : Radio Galère,
Gazelle, Grenouille ... Soutenues par un tissu associatif
exemplaire, comme en témoigne le premier "Collectif
des Iles de l'Océan Indien" de métropole
qui représente la quasi-totalité des communautés
insulaires présentes en P.A.C.A., ces radios se vivent
comme le vecteur de la diversité des musiques de
l'Océan Indien : salegy, tsakipy malgaches, ségas
mauriciens et réunionnais, seychellois, et leurs
variantes (segae, maloyé etc.), twarab et m'godro
comoriens, maloya réunionnais, ...
Nombreux sont, ipso facto, les musiciens et chanteurs professionnels
de l'Océan Indien qui ont répondu à
l'appel des associations culturelles de P.A.C.A. et ont
traversé quelques 13 000 kilomètres pour faire
découvrir leur talent dans les quatre coins de la
région : de Jaojoby Madagascar- à Ziskakan
Réunion- en passant par Cassiya -île
Maurice- (...), la liste ne cesse de s'allonger depuis vingt
ans. Et ce n'est pas prêt de s'arrêter à
en croire l'engouement que témoigne le public de
P.A.C.A.
Fête réunionnaise à Marseille
Le rôle
des associations culturelles et cultuelles de l'Océan
Indien, présentes en P.A.C.A., est, par ailleurs,
fondamental sur la recherche et le soutien des nouveaux
talents. L'exemple comorien est là pour nous rappeler
combien le militantisme culturel contribue à la fois
au maintien des traditions musicales et à la création
de nouveaux styles, de nouvelles danses. On parle de 50
000 comoriens dans les Bouches-du Rhône à en
croire Karima Direche Slimani, une des spécialistes
de l'histoire et de la population comoriennes . Ce chiffre
place la région P.A.C.A. au premier rang de l'immigration
et des associations comoriennes. Dans ce contexte particulier,
la musique occupe une place déterminante, en France
comme aux Comores. Il ne faut, en effet, pas minimiser l'impact
de la valorisation des musiques de l'Océan Indien
d'"ici" sur "là-bas". Comme le
souligne François Bensignor, dans son bel article
sur les musiques des Comores , peu de chanteurs comoriens
ont l'opportunité de mener une carrière professionnelle
sur leur territoire. Le foisonnement culturel des comoriens
installés dans la région P.A.C.A corrige ce
manque en promouvant et diffusant leurs disques sur les
ondes des radios locales, dans les soirées, ce qui
crée finalement une manne pour ces artistes qui peuvent
ainsi survivre de leur musique et produire, pour les plus
chanceux, de nouveaux talents de l'Océan Indien.
Mieux, la dynamique locale impulse des créations
de groupe de musique "made in P.A.C.A." comme,
par exemple, l'orchestre de twarab , Malaïka des Comores,
qui a occupé la scène de la région
de 1995 à 1998 et qui a lancé la carrière
solo du chanteur Chebli.
La richesse
des productions de l'Océan Indien "d'ici"
alimente, en outre, la recherche de nouveaux sons, de nouvelles
influences musicales, de l'Océan Indien de "là-bas".
Il en va ainsi, par exemple, du groupe réunionnais
Kouler Maloya qui est installé à Marseille.
Comme son nom l'indique, ce groupe, composé de sept
musiciens réunionnais, joue du maloya depuis cinq
années. L'originalité de ce groupe est, sans
aucun doute, de promouvoir la culture traditionnelle du
maloya tout en y ajoutant une touche personnelle empreinte
du vécu et de la culture qu'il côtoie en métropole.
Ni conservatisme, ni syncrétisme. Plutôt un
"va et vient" enchanteur entre l'ici et l'ailleurs.
Il en va ainsi des groupes Maravan (Ile Maurice), Lambaoany
(Madagascar), Diho (Comores), Jagdish (ragga 'océano-phocéen")
...
Ces
groupes représentent la chance que doit saisir la
musique de l'Océan Indien de P.A.C.A. Ne pas s'enfermer
dans un exotisme opportuniste mais conjuguer (ce qui ne
signifie pas associer, encore moins agréger) le caractère
traditionnel avec les sons et les couleurs plurielles qui
constituent le patrimoine de la région, et plus largement,
de l'humanité.
Souhaitons, enfin, tout le succès que mérite
la musique de l'Océan Indien en P.A.C.A., et ailleurs,
en paraphrasant librement le slogan, en provençal,
d'Art's Réunion :
"Quand P.A.C.A e l'Océan Indian fan qu'un, nàutrei,
noun cregnen degun !"
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Sociologue,
enseignant à l'Université de Provence, Philippe
Vitale est également musicien du groupe Boucanié
et spécialiste des cultures de l'Océan Indien.
A travers ses pmrojets comme "Marseille sur Océan
Indien", il valorise et relie les communautés
malgaches, réunionnaises, mauriciennes et comoriennes
de notre région.
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