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FRÉDÉRIC MISTRAL ET LA MUSIQUE IDENTITAIRE
PROVENÇALE
Par Rémi Venture
Frédéric
Mistral
La renaissance
provençale qui éclôt dans le milieu
du XIXe siècle nest pas seulement due à
laction isolée dun génie nommé
Frédéric Mistral. On trouve les prémices
dun tel courant - quil faut dailleurs
replacer dans le contexte intellectuel de son temps - dès
les dernières années de lancien régime.
Il nen est pas moins indiscutable que le rôle
de Mistral fut déterminant dans le succès
dun tel mouvement. Linfluence du poète
sur la définition des caractères identitaires
provençaux est immense, à commencer bien sûr
par une nouvelle dignité linguistique appuyée
sur une orthographe et une littérature dont la grande
qualité ne sest pas démentie jusquà
nos jours. Mais cet aspect ne pouvait suffire à pérenniser
un mouvement régionaliste ambitieux. Toutes les facettes
dune authentique culture populaire devaient être
traitées afin dinventorier et codifier un véritable
patrimoine régional dans toute sa plénitude.
Cest ainsi que Mistral sest occupé aussi
de musique, autant au niveau de la chanson que sur le plan
plus général de la musique identitaire.
Mistral
et les chansons
De manière très symbolique, on notera que
cest grâce à la chanson que Mistral sera
" lancé " dans les milieux littéraires
parisiens. Chargé par le ministère de mener
une enquête sur le chant populaire en Provence dans
le cadre de la fameuse mission Fortoul , cest en effet
le littérateur dorigine locale Adolphe Dumas
il était natif de Cabannes - qui recommandera
le jeune Maillanais à Lamartine avec le succès
que lon sait
Dumas avait été mis en rapport avec Mistral
parce que ce dernier travaillait déjà sur
les chants populaires provençaux. Il avait pris soin
dintégrer à son poème Mirèio
une pièce de ce genre, la fameuse Cansoun de Magali.
Il sagit en fait dun authentique poème
réalisé avec brio par le jeune Maillanais
dans le genre des chansons populaires comme une sorte de
pastiche. Magali montre combien Mistral connaissait ce genre
de chant, tant au niveau des mélodies que des paroles.
Le poète sest inspiré pour cela dun
souvenir quil a conté beaucoup plus tard: "
À lépoque où je songeais à
rimer une chanson dallure populaire sur le thème
provençal et rudimentaire de Magali, jentendis
un des laboureurs de mon père chanter une chanson
provençale sur lair en question que je ne connaissais
pas encore et qui me parut fort joli, et je rimais Magali
sur le rythme de la chanson susdite " . Il sagissait
de la chanson Bonjour gai roussignòu sóuvage
que lui avait chantée vers 1855 un journalier travaillant
dans le mas paternel, Jean Roussière. Indice révélateur
prouvant combien Mistral maîtrisait son sujet, lécrivain
a pris soin de composer son chant sur le modèle des
chansons" à métamorphoses " bien
connu des spécialistes. La mélodie de Magali
est aussi une véritable création mistralienne,
car seul le rythme rappelle quelque peu la musique originale
á. Quoi quil en soit, cette pièce aura
un très grand succès, sintégrant
de manière très rapide au patrimoine des chants
populaires et identitaires provençaux.
Même sil resta moins fidèle par la suite
au genre inspiré de la veine populaire anonyme, Mistral
ne devait pas sarrêter de composer des chants.
Il faut dire que cette activité était alors
un genre très répandu dans les milieux littéraires.
À cela sajoute la volonté de créer
un corpus de " chants nationaux " propres à
exalter lidentité provençale comme on
laimait tant alors, dans un XIXe siècle féru
de nationalisme. Cest la raison pour laquelle le Maître
a écrit un certain nombre de pièces publiées
dans ses recueils poétiques , sans oublier celles
intégrées à la pièce La Rèino
Jano. Le poète sest le plus souvent contenté
de réaliser des paroles sur quelques mélodies
connues et sans doute aimées de lui chants
populaires, noëls
. Seule exception à la
règle est lode À la Raço Latino,
publiée dans la seconde édition des Isclo
dOr. Il sagit dun poème de circonstance
destiné à être déclamé
lors des fêtes latines organisées à
Montpellier en 1878. Ce nest quen 1883 que le
compositeur Charles-Amédée Mager réalisera
une mélodie destinée à transformer
le poème en chanson .
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Mistral
et Daudet
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Tambourinaïres
à Toulon, vers 1900
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Un certain
nombre de chants signés par Frédéric
se sont intégrés de façon très
facile au corpus des chants populaires provençaux,
diffusés et mis en valeur par les sociétés
félibréennes et les groupes folkloriques tout
au long du XXe siècle. À titre dexemple,
on évoquera brièvement deux de ces uvres
les plus caractéristiques.
* Publiée dans Lis Isclo dOr, la Cansoun de
La Coupo est à lévidence la pièce
mistralienne la plus connue. Cette chanson est devenue le
véritable hymne identitaire provençal au même
titre que le sont dans leurs régions respectives
les Se canta occitan ou Els Segadors catalan. Cest
en 1867 que La Coupo Santo a été écrite
à loccasion de la réception par les
Provençaux dune coupe, symbole de lamitié
provençalo-catalane. Lair original qui a inspiré
Mistral est celui dun noël jadis attribué
à Nicolas Saboly - Guihaume Tòni Pèire
- mais que lon a aujourdhui restitué
à son auteur authentique, le frère Sérapion
- Mistral sest contenté de transformer la dernière
phrase de la mélodie. Ce qui est très intéressant,
cest que la Coupo Santo semble avoir été
composée de manière délibérée
pour servir de prétexte à un rituel influencé
par la symbolique judéo-chrétienne et maçonnique.
Lexamen de documents inédits permet même
de penser que Mistral et Joseph Roumanille ont eu cette
idée avant même la création de la chanson
proprement dite, à une époque où le
mouvement provençaliste cherchait à marquer
les esprits par des symboles forts . Le moins que lon
puisse dire est que les deux amis ont particulièrement
bien réussi...
* Chantée pour la première fois en 1900, La
Respelido a été intégrée au
recueil Lis Óulivado. Dorigine inconnue, la
mélodie de ce chant a été collectée
en Arles par un musicien local, Étienne Jacquier
(1843-1910), à qui lon doit aussi la conservation
dun autre air populaire, celui des Toundèire
davé . La Respelido est aussi une pièce
de circonstance. Mistral la composée à
loccasion dune Sainte Estelle , le but de la
chanson étant de magnifier les parlers et les pays
dOc défendus par le Félibrige. Mistral
le fait dune manière très significative
de sa pensée. Chaque couplet est dédié
à une province dOc, tandis que le refrain revient
de droit à la Provence qualifiée de "
mère qui a battu laubade ". Profitant
du fait que les termes Provence et Provençaux ont
pu désigner durant le moyen âge lensemble
des pays dOc méridionaux, fier par ailleurs
dêtre à lorigine de la renaissance
dOc du XIXe siècle, Mistral et ses amis revendiquaient
pour la Provence une sorte de prééminence.
Lensemble des pays dOc était même
quasiment invité à sintégrer
aux normes de la Provence mistralienne qui seule trouvait
grâce aux yeux des félibres provençaux.
Une telle attitude a fortement marqué le régionalisme
dOc durant tout le XXe siècle, et La Respelido
en est un exemple significatif
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Mistral
et les instruments identitaires provençaux -
Lauteur de Mirèio ne sest pas arrêté
à si bon compte dans son travail visant à
codifier et promouvoir les caractères identitaires
provençaux. Parallèlement à son travail
personnel de poète et de lexicographe, il a encouragé
ses disciples à faire de même pour les autres
aspects de la culture populaire régionale.
En guise de préambule, nous rappellerons que la renaissance
des instruments populaires provençaux durant le XIXe
siècle est une autre conséquence de laction
de Mistral et du Félibrige. Cest en effet grâce
à ces derniers que lAixois François
Vidal (1832-1911) a été linitiateur
du renouveau du galoubet-tambourin à cette époque.
Cet ouvrier typographe devenu par la suite bibliothécaire
est couronné en 1862 par un concours littéraire
organisé par le Félibrige, dans le cadre des
fêtes de la Sainte-Anne dApt. Louvrage
récompensé est une étude rédigée
en langue provençale et consacrée aux instruments
provençaux. Deux ans plus tard, Vidal fait paraître
son livre sous un titre significatif: Lou Tambourin : istòri
de lestrumen prouvençau
À une
échelle différente, on peut affirmer que ce
volume aura dans le domaine musical un impact similaire
à celui de Mirèio et du Trésor du Félibrige.
Commençant à codifier lhistoire et le
répertoire du tambourin dont la pratique était
alors en recul, luvre de Vidal constituera les
prémices dun mouvement musical et identitaire
dont le XXe siècle na pas démenti lintérêt
ni la richesse .
Mistral a eu aussi une action plus personnelle, mais moins
connue, dans la pratique des instruments provençaux.
On peut dire quil est lauteur de leur réintroduction
dans la Vallée du Rhône. De manière
significative, le poète avait tenu à faire
figurer le galoubet dans ses Mémoires et Récits,
dans lequel il fait jouer de cet instrument par un oncle
maternel . La pratique du galoubet-tambourin avait pourtant
disparu de la région comprise entre Arles et Avignon
au cours des premières décennies du XIXe siècle.
Les harmonies et les orchestres avaient en effet porté
un coup fatal aux usages musicaux traditionnels dans presque
toute la Provence. Seuls les terroirs dAix et de Marseille
restèrent alors vraiment fidèles au tambourin,
même si ce dernier y connut aussi une dure concurrence.
Un tel contexte explique pourquoi on peut se demander si
le témoignage de Mistral concernant son oncle nest
pas apocryphe. Dans tous les cas, Mistral ira beaucoup plus
loin dans son intérêt pour le tambourin. Prenant
prétexte de lExposition Universelle organisée
à Paris en 1900, il initie personnellement la création
dun groupe de tambourinaires à Maillane afin
denvoyer ce dernier aux festivités organisées
dans la capitale. Pour mener à bien ce projet, le
poète confie la direction de lopération
à un cousin, Pierre Damian, à qui il fait
apprendre à jouer du tambourin pour loccasion.
Mistral organise lui-même de façon très
précise les voyages du nouvel ensemble auquel il
donne le nom provençal de Li Cardelin. Après
la guerre de 1914, cest une personnalité apparentée
à la famille Mistral qui réintroduit encore
le tambourin en Avignon. Mort en 1925, Philippe Clamon est
en effet le fondateur de la première société
de tambourinaires créée à cette époque
dans la Cité des Papes il était lié
à la famille maternelle du Poète. Il semble
que cest auprès des Maillanais que cet ancien
joueur de fifre sinitia aux instruments provençaux.
Son activité sera poursuivie par son fils Joseph-Noël
Clamon (1888-1978), qui enracinera la pratique du tambourin
dans le Vaucluse. Au cours de la même période,
les instruments provençaux sont réintroduits
en Arles grâce à linitiative du félibre
Marius Fayard (1877-1956), alors conseiller municipal. Profitant
de sa position politique, ce dernier fait créer un
cours de galoubet au sein de lécole de musique
dArles, confié à Philippe Clamon. Cet
enseignement amène en 1923 la fondation de la société
de tambourinaires Li Cigaloun Arlaten, qui essaimera à
son tour dans tout le pays dArles... Il faut enfin
évoquer la mémoire du Saint-Rémois
Joseph Olivier (1897-1964). Formé lui aussi par les
tambourinaires maillanais dans les années 1940, son
travail marquera beaucoup le tambourin au cours de la seconde
moitié du XXe siècle. Olivier est en effet
celui qui a introduit de manière définitive
les mélodies des troubadours dans le répertoire
des instruments provençaux .
Linitiative de Mistral en faveur du tambourin a sans
aucun doute dépassé les espérances
du Maillanais. Les instruments provençaux ont été
réintroduits de manière durable dans toute
la Provence, et surtout dans la zone rhodanienne
la Provence " mistralienne "... À un point
tel que beaucoup pensent quil sagit du véritable
cur historique de cette pratique, alors que ce dernier
se situe à Aix et Marseille
Vieille entité historique et humaine qui ne veut
pas disparaître et dont lorigine remonte à
lAntiquité, la Provence a vu son identité
étudiée et magnifiée à partir
de la fin du XVIII siècle. Si Mistral est simplement
un maillon dans une chaîne dintellectuels et
de militants qui a commencé avant lui et qui se poursuit
jusquà nos jours, lapport du Maillanais
a été capital dans la formation de lidentité
provençale telle quon la connaît aujourdhui.
À plus dun titre, et peut-être même
autant que les aspects purement littéraires ou linguistiques,
on voit combien la musique en donne une preuve incontestable
et saisissante.
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Actuellement directeur de la Bibliothèque Municipale
Joseph Roumanille de Saint-Rémy de Provence, Rémi
Venture , félibre et tambourinaire, enseigne les
instruments provençaux à lEcole de musique
Georges Bizet. Il a publié plusieurs ouvrages sur
le galoubet - tambourin, le chant provençal et le
patrimoine arlésien. Il travaille à une thèse
de doctorat EHESS sur la musique provençale.
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