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LA PROVENCE A L’HEURE ESPAGNOLE
Par Sami Sadak


Les Espagnes et leurs expressions
L'extrême diversité de la vie et de l'âme ibérique s'exprime dans les chants populaires où s'harmonisent les brûlants contrastes des chants de Galice et des Asturies, la verdeur rustaude ou le calme résigné des refrains castillans, la plainte sourde et la langueur amère des chants d'andalous.
Les traditions musicales espagnoles, épousant la diversité géographique de notre région, se sont épanouies un peu partout dans les campagnes et dans les villes. Dans la Région Provence Alpes Côte d’Azur , les espagnols ont préservé une identité musicale et chorégraphique très affirmée. La motivation politico-historique de leur migration n’y est sans doute pas étrangère. Les nombreux migrants qui vinrent se réfugier en France à l’époque du franquisme portaient en eux le lyrisme d’un peuple qui refuse de se résoudre à vivre dans l’oppression. C’est ainsi qu’aujourd’hui les grandes villes de notre région entrent dans un maillage des " Casa d’Espana ", Maisons de l’Espagne ou Centres espagnols. Les villes comme Arles, Aix-en-Provence, Marseille, Avignon etc. possèdent des lieux de convivialité où des cours d’espagnol, de danses, des moments musicaux agrémentés de vins finos et de tapas aident à retrouver l’âme ibérique.
Le Cercle Catala de Marseille est une association qui œuvre pour le rapprochement de la culture catalane et de la culture provençale, organise des cours de langue catalane, de sardane, et publie un bulletin bimensuel en catalan, tandis que la création Flamen’Oc, produite par le Centre Dramatique Occitan réunit la chanteuse catalane Joia, l’occitane Miquela Brameri et le guitariste de flamenco Antonio Negro. L’association la Sardane du Vaucluse organise des rencontres de danse. Dans le même département les associations Contraluz et la Copla organisent des soirées et des spectacles pour faire mieux connaître la richesse des musiques espagnoles. L’association historique Le Cercle Gallega à Marseille, est un lieu de rencontre d’ espagnols de Galice.
Le chanteur-compositeur Pedro Aledo originaire de Murcia aborde ces musiques d'essence traditionnelle dans ses concerts et ses enregistrements dont le résultat ne se réduit pas à des chansons harmonisées mais atteint le niveau de véritables créations.
Le duo Françoise Atlan et Juan Carmona interprètent dans des concerts les chants populaires collectés par Falla et Lorca, qu’ils ont par ailleurs enregistrés. L'apport créateur de ces deux musiciens à ces chants populaires vient de leur itinéraire personnel et de leur rencontre magique.
Les chanteuses Michèle Fernandez et Christina Rosmini, le groupe Bario Chino dans leurs compositions en espagnol, José Esposito dans ses réinterprêtations des chansons des années 1940-50 nous transmettent le feu ardent de l’âme ibérique abritée dans les terres de Provence.

Tablao Flamenco à Marseille

Les musiques judéo-espagnoles des coplas aux romances
Nous savons que les juifs expulsés en 1492 d'Espagne constituaient déjà une population hétérogène : ils venaient des différents centres du judaïsme espagnol, chacun étant marqué par son propre style poétique et sa tradition spécifique. Il n’y a donc aucune donnée certaine qui permette de tirer des conclusions sur la tradition musicale sous-jacente au développement du romancero espagnol.
Tout au long de ces cinq siècles la culture judéo-espagnole a été exposée aux nombreuses influences des pays traversés et des terres d'accueil. Telle que nous la connaissons aujourd'hui, la musique judéo-espagnole est une mosaïque où le sacré coexiste avec le profane, les thèmes juifs avec les thèmes non-juifs, l'ancien avec le nouveau. De même le répertoire musical des communautés juives des Balkans et de la Méditerranée orientale s'est mis à diverger peu à peu de celui des juifs du Maroc, lesquels maintenaient des rapports étroits avec l'Espagne.
Vers la fin des années 1970, Pedro Aledo dans ses concerts et ses enregistrements avait commencé à explorer ce répertoire. À la fin des années 1980, Françoise Atlan est devenue lune référence internationale dans l’interprétation de ce répertoire. Françoise Atlan illustre la tradition des chanteurs de romances et de cantigas en passant d'une riche ornementation à la sobriété d'un chant à capella La finesse de l’interprétation de ce répertoire reflète parfaitement l’influence des pays d'accueil des communautés judéo-espagnoles.

Florence Deleria

Le Flamenco un art de vivre
Même s’ils parlent indifféremment le catalan, l’espagnol ou le français les gitans implantés en Provence Alpes Côte d’Azur sont, eux aussi, porteurs de traditions musicales et de danse qui marquent puissamment l’imaginaire collectif de la région...
Fidèle à certaines formes esthétiques définies il y a plus de deux siècles, le flamenco a su renouveler en permanence son expression, rester en phase avec les aspirations et les préoccupations de chaque nouvelle génération.
La légende dont s'entourent depuis toujours les origines du flamenco, du Cante Jondo et des diverses formes d'expression musicale et chorégraphique des gitans andalous, puise sa source aux confins des influences byzantines, mozarabes et juives. Ces communautés, à leur tour, ont trouvé en Andalousie, sur cette même terre, une forme de chant populaire dont elles poursuivirent et épanouirent la tendance. Synthèse mystérieuse de l'orient et de l'occident, par où les indo-européens, via le canal des gitans, ont également pris part à l’édification de cet art magique, le cante Flamenco, qui engage l'être dans ses rapports spirituels et charnels avec le monde.
De Marseille à la Camargue, en passant par Port-de-Bouc, Arles et Avignon, la musique exécutée par les chanteurs gitans renvoie aux styles flamencos soit dramatiques tels les soleares, les tarantas ,es martinetes, soit festifs tels les tangos et les bulerias. Les familles gitanes andalouses se sont installées surtout dans les années 1960 dans les agglomérations autour de Marseille : Saint Henri, l’Estaque, Saint André et dans des villes comme Aubagne, La Ciotat, Port de Bouc, Martigues. Certains avaient séjourné auparavant à Lyon comme la famille Carmona. Après avoir fui l’Andalousie lors de la guerre civile espagnole, certaines familles espagnoles installées en Algérie ou au Maroc partent pour la France pendant la période de la décolonisation. Elles pratiquent toutes un flamenco traditionnel transmis par les anciens, nés en Andalousie. Leurs racines musicales s’enrichissent aussi de styles de chanteurs reconnus en Espagne, puis en France.
Bien plus qu’une musique traditionnelle le flamenco est un art complet : poétique avec les coplas, musical avec le jeu de la guitare qui a connu une évolution formidable, chorégraphique enfin. Le flamenco est représenté à travers ses formes vocales chantées et/ou dansées, traditionnelles dans la pratique musicale des gitans andalous. Chez les gitans catalans, le flamenco se retire peu à peu, à partir des années 1960, de leur répertoire musical au profit de la Rumba devenue gitane ou catalane telle qu’elle est pratiquée en Languedoc-Roussillon et ses prolongements dans notre région auprès des frères Reyes, Gypsi Kings. Actuellement on retrouve le prolongement de ce répertoire dans notre région auprès de Chico (ancien guitariste de Gypsi Kigs) ,Gitano Family à Arles et des groupes Los Morenos de Salon-de-Provence, Chanela et Hosanna d’Aix-en-Provence, Amigos à Pertuis, Alma Flamenco, Fiesta à Marseille.

Fabienne Riffet

Les Musiciens
Diffusé par la communauté gitane et espagnole, le flamenco relève essentiellement dans la région, d’une pratique musicale intime jusqu’au début des années 1980. Si les prédispositions d’une génération de musiciens ont favorisé la perception de la musique flamenca, il convient cependant d’ajouter que celle-ci obéit à des principes mélodiques, harmoniques, rythmiques qui ne sont pas étrangers à la musique actuelle.
L’originalité en flamenco est le fruit de l’improvisation et de l’intériorisation musicale. L’improvisation flamenca, expression mobile et renouvelée des formes historiques, crée ainsi un perpétuel recommencement. Ainsi à leur arrivée dans les années 1960, les familles gitanes andalouses apportèrent avec elle un flamenco pratiqué déjà en Andalousie, ce qui diversifie les formes flamencas présentes dans notre région. Cette approche du flamenco favorise peu à peu des échanges musicaux avec les musiciens non gitans d’origine andalouse dans un premier temps, puis d’origine française dans un deuxième temps. Le flamenco s’affirme de plus en plus comme élément constitutif d’une identité culturelle pour les gitans andalous, pour les immigrés andalous et leurs enfants.

Ser Flamenco


Les guitaristes
À partir des années 1980, on a vu avec intérêt de jeunes musiciens issus des vieilles familles flamencas, ou qui ont suivi leur enseignement, tenter le saut et la rupture. Après avoir longtemps été confinée au modeste rôle d'accompagnateur des centaures, la guitare s'est de plus en plus affirmée comme un instrument soliste à part entière, depuis que de grands virtuoses tels que Paco de Lucia, Manolo Sanlucar ou Pepe Habichuela lui ont conféré ses lettres de noblesses.
Avec Juan Carmona, on assiste à une continuité entre une "modernité" musicale et l'une des traditions de flamenco familial de Jerez les plus anciennes et les plus vivantes de l'Andalousie. C'est ainsi que Juan Carmona dans ses créations concilie esprit créateur et langage personnel. Une technique instrumentale confirmée, une parfaite connaissance des formes traditionnelles, un sens organique des compas sont les atouts qui lui permettent de parcourir les classiques du flamenco avec aisance, sans jamais tomber dans le piège de la démonstration gratuite.
Au-delà de son rôle de musicien et guitariste, il a joué celui de médiateur et de catalyseur de l'âme flamenca, afin de pouvoir réunir dans son groupe des chanteurs de technique et d'horizon aussi différents que, José de la Négreta, Cristo Cortes, Justo Heleria, Manuel Gomez et son frère le guitariste Paco Carmona.
Juan Carmona est le seul gitan de France titulaire du CA de musique traditionnelle en flamenco, mais malheureusement il n'y enseigne de manière permanente dans aucune structure institutionnelle.
Les guitaristes de la jeune génération comme Antonio Negro, Luis Gomez, Juan Carlos Principal, Juan François Cortes, Frasco Santiago, Jean Joseph Santiago, Pedro Gomez, Joachim Rodriguez, François Moreno (Tito), André Cortez ont su se dégager de toutes les influences pour se créer un style personnel qui allie très heureusement les recherches harmoniques modernes à la tradition la plus flamenca.

Les percussionnistes comme Antoine Gomez (El Cadu), Henri Antoine Santiago , Juan Cortes, Jesus de la Manuela avec leur cajon et les palmas sont des musiciens incontournables pour que la compas soit perceptible dans les moments flamencos.

Juan Carmona


Les chanteurs
Les chanteurs comme Christo Cortes, Justo Heleria, Diego Deleria, Luis de Almeria, Antonio (Pata Negra), Juan Pedro-Frenandez(Choune), ,Antonio Rodrigues (El Bufo), Antoine Santiago, Roselyne Santiago (La Yeya), Louise Munoz, Antonio (El Rufaillo), Paco Santiago et Louis de la Carrasca et les chanteuses comme Roselyne Santiago (La Yeya), Louise Munoz, Yarmen résidents dans la région ont été nourris d’une part par l’écoute des chanteurs comme Camaron de la Isla et initiés d’autre part par la transmission dans la tradition des anciens d’Andalousie lors des baptêmes, les mariages, les pèlerinages des Saintes Maries de la Mer et les Juergas pour leur acquisition de cante flamenca.Le pélérinage de Saintes-Maries –de-la-Mer qui célèbre Sara La Noire, Sara la Gitane est un rassemblement de gitans de toute la France et de l’Europe depuis le milieu du 19è siècle. La procession à la mer de la statue de Sara effectuée tous les 24 mai et instauré en 1935 sous l’impulsion de marquis Falco Baroncelli , s’accompagne de chants et de musiques gitans.


La danse
Le flamenco s’est constitué un public dans notre région. La programmation proposée par les festivals et les lieux de diffusion ,la pratique musicale et chorégraphique qui se sont développées ces dernières années sont là pour en témoigner. La formation dans ce domaine est prise en charge par le secteur associatif. Les associations espagnoles, les Casas d’Espana etc. proposent à l’occasion et parmi d’autres activités associatives, des cours de flamenco. L’enseignement de cette danse passe également par les structures spécifiques, centres de danse ou associations spécialisées qui, outre leurs ateliers réguliers, organisent des stages avec des artistes venus d’Espagne. Le public est de tous âges et de toutes origines.
À Marseille, le Centre Solea, monté par Maria Perez dispense un enseignement de danse flamenca et de sévillanes pour les débutants et des stages pour les danseurs confirmés. Anda Flamenco géré par la Rubia, très liée à des familles gitanes de Marseille, assure des cours avec la Maja (Fabienne Riffet). Los Flamencos lieu célèbre de la famille Cortes organise des cours de danse flamenca encadrés par l’enseignement d’Isabel de la même famille. Au théâtre Bompard trois danseuses du collectif Guadalquivir, Isabel Gasquez, Inès Nunca et Hélène Balalas assurent la transmission pour les enfants de famille gitans ainsi que pour les débutants de danse flamenca et de sévillanes.
Un homme, une exception dans le domaine, Vicente Santiago transmet avec beaucoup de pédagogie son savoir sur les danses flamencas dans le Centre Espagnol, à travers son association Con Salero. Lili assure un enseignement de danse flamenca et sévillanes aux débutants chez Los Laurentes à l’Estaque, tandis que c’est Laure, d’origine gitane, qui initie les jeunes de la Gavotte à cette danse, au sein de Remolino Andalou. À Aix en Provence Anita dans son association Sol y Luna assure l’initiation au flamenco et aux sévillanes. La Maison de l’Espagne entre plusieurs activités liées à l’Espagne assure des cours d’initiation à ces danses.
En Avignon, l’Association Andalouse Alhambra assure des cours d’initiation à ces danses ainsi que des cours de guitare flamenca.
Dans les Alpes-de-Haute-Provence l’association A Pena Luz, dans les Alpes-Maritimes les associations, la Movida Flamenca et ARTE Flamenco dispensent des cours et possèdent des ensembles chorégraphiques.
Notre région est riche en danseuses flamencas. Les professeurs de danse flamenca cités dessus font souvent partis des compagnies chorégraphiques ou dansent en solistes accompagnés par de musiciens. Parmi les danseuses, qui contribuent à rendre notre région comme le lieu de référence de la danse flamenca on peut citer Virginia Pozzo, Marie-Thérése Deleria, Florence Deleria, Jacqueline Deleria, Manuela Rodriguez, Angela Munoz.
Comme notre enquête régionale sur les musiques et danses traditionnelles communautaires et les musiques du monde le met en évidence, beaucoup de français non-gitans se sont initiés à la danse flamenca. Ils ont suivi des formations avec des grands maîtres en France ou dans les pays d’origine, ont fait des séjours longs en Espagne et sont devenus des virtuoses de musiques et de danse d’une culture qui leur étaient au départ étrangères pour pouvoir entrer à leur tour dans la chaine de transmission.

Virginia Pozzo

Les lieux
Hors du cadre des ateliers, des Casas d’Espana, la Fiesta du Sud et les Cafés Méditerranéens qui nous font vivre des ambiances de fêtes taurines et des bodegas toute l’année, le Festival des Suds à Arles, le Festival d’Avignon, le Thêatre Toursky à Marseille, l’Espace Comedia à Toulon avec leurs programmation, le flamenco est également pratiqué lors des tablaos, soirées conviviales où la danse et la musique trouvent leur place au même titre que la nourriture prise en commun et lors de la Ferria d’Arles. Ces réunions organisées par Anda Flamenco dans la salle la Boleca , chez Soléa transformé en vrai bodega, dans Los Flamencos ou les juergas organisés dans le CAQ de Saint Henri, dans les tablaos organisés par Alhambra en Avignon, au Patio à Arles prolongent le cadre communautaire et familial où le flamenco retrouve l’esprit de ses origines.
Pour finir notre tour de région il faut signaler deux expériences où le flamenco conçu non pas uniquement comme une forme d’expression artistique mais comme un moyen de communication et de valorisation de la communauté gitane et permet par la convivialité qu’il génère de briser les stéréotypes existants. La première c’est l’action de valorisation des jeunes artistes de flamenco des quartiers nord de Marseille par l’Association Traditionnelle Culturelle Flamenca autour du groupe " Los Jovenes Flamencos " et les juergas organisées au CAQ de Saint Henri. La seconde, c’est l’action menée par Manuella et Joachim Rodriguez dans le XIIIe arrondissement de Marseille dans le quartier du Petit séminaire pour donner aux jeunes musiciens gitans la possibilité de devenir de réels acteurs sociaux en valorisant la formation et la diffusion de la musique flamenca.

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Spécialiste des musiques du monde méditerranéen (turques, grecques, juives…) Sami Sadak enseigne l’ethnomusicologie à l’Université de Provence ( Conservation du patrimoine méditerranéen) et au CFMI. Il est chargé d’études sur les musiques du monde et traditions communautaires à la Mission des musiques et danses traditionnelles de l ‘ARCADE.