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Inde Iran - Arménie
Trois traditions
Trois histoires
Trois expériences
Par Gérard Kurdjian
Si elle
nest pas la première région de France
par le nombre de ses immigrés ou assimilés,
la région PACA accueille un nombre important dimmigrés
de première, deuxième, voire troisième
génération.
Par sa situation géographique, cest le port
de Marseille qui fut la ville du premier accueil pour les
arméniens, grecs, maghrébins, fuyant la situation
chaotique de leur pays dorigine ou en recherche demplois
et de conditions de vie meilleures.
De Marseille ensuite, par le couloir naturel de la vallée
du Rhône, les flux purent se répandre et se
diffuser plus au nord, vers Lyon, et la région parisienne,
voire dautres parties du territoire national .
Pour ce qui est de la région PACA elle même,
il est vrai que la majeure partie de ces flux migratoires
ont opté pour une installation définitive
en région marseillaise ou pour des tentatives supposées
plus propices vers les cités industrielles du nord
( Lyon Grenoble-région parisienne),alors quune
proportion moindre " choisissait " de sinstaller
dans le Var ou la région niçoise .
Ces communautés nouvelles emportaient ave elles une
partie de leurs cultures et de leurs musiques, longtemps
pratiquées dans les cercles un peu fermés
des communautés dorigine, à loccasion
des calendriers de fêtes et évènements
traditionnels reliés aux coutumes du pays natal.
La communauté indienne est très peu représentée
dans lé région.
Il existe une communauté dIndiens originaires
de Pondicherry, lancien comptoir colonial français
proche de Madras , dans la région niçoise,
mais sans relation particulière avec une pratique
musicale liée à la tradition de lInde
. Quelques familles sont présentes par ailleurs,
mais de manière isolée, sans que cela prenne
des allures de communauté structurée, sans
vie associative forte, organisée autour des évènements
du calendrier religieux ou socio culturel du pays
dorigine.
Les musiciens indiens représentant la tradition musicale
indienne, quelle soit du Nord Hindoustani -
ou du Sud Karnatique, sont rares dans la région.
Dailleurs , même pour ce qui est du territoire
national, leur nombre est très faible, comparé
à celui des musiciens indiens , ou dorigine
indienne ou pakistanaise, résidant en Grande Bretagne,
où est implantée, pour des raisons historiques,
une puissante communauté dimmigration indo-pakistanaise.
La France nayant pas la même histoire que sa
voisine dOutre Manche, ceci explique cela.
La présence de musiciens français travaillant
cette musique dans notre région et ayant atteint
un niveau honorable est cependant un fait notable.
Duo Saaj
Dans
le domaine de la musique instrumentale, principalement
dInde du Nord, se distinguent le duo Saaj, de la sitariste
Sylvie Hiely et du Tablaiste Laurent Gherzy,le sitariste
Alain Panteleimonoff, longtemps associé à
lauteur de ces lignes, aux tablas, le musicien franco-indien
Sri Hanuman, le sitariste Pierre Grimoud, le Sarodiste Richard
Bernett.
La danse est représentée dans ses formes venues
du Sud de lInde, essentiellement le Bharatanatyam,
avec 3 danseuses résidant en région marseillaise,
Lalitha, Armelle et Nirmala.
Cette présence relativement significative de la musique
et de la danse indienne dans une région où
, comme nous lavons dit plus haut, la communauté
dorigine est faiblement représentée,
est un phénomène intéressant.
Lattrait de la musique et de la danse indienne depuis
les années 70 et le " boom " hippy, a été
probablement le facteur déclenchant de cet engouement
pour cette tradition auprès dune certaine jeunesse.
Mais il en faut bien plus pour passer au stade suivant de
létude assidue et sérieuse de formes
artistiques qui nécessitent rigueur et abnégation.
Et un peu de talent aussi .
Ce pas a été franchi par les musiciens dont
nous venons de citer les noms.
Cest par de longs et fréquents voyages en Inde
auprès de maîtres reconnus que ces musiciens
ont fait et continuent leur apprentissage.
Sylvie Hiely étudie le Sitar auprès de Ustad
Usman Khan, Laurent Gherzy est elève du tablette
Nikishant Barodekar, Alain Panteleimonoff fut lélève
d Ustad Vilayat Khan, Gerard Kurdjian dUstad
Hafaque Hussein Khan, Pierre Grimoud, du sitariste Debu
Chauwdhury, Richard Bernett du sarodiste Mukesh Sharma.
Lalitha reçoit lenseignement du maître
de danse de Madras, Kamala Rani,Armelle a étudié
avec plusieurs maîtres dont Shri V.S Muthuswamy Pillai,
qui fut aussi le professeur de Nirmala .
Elèves auprès de maîtres reconnus, ayant
atteint un certain degré daccomplissement dans
la tradition de leur choix, ces artistes donnent donc spectacles
et concerts et ont eu entre temps eux mêmes des élèves,
auxquels ils transmettent leur savoir.
Ainsi se dessine le canevas quelque peu paradoxal et hors
norme, dune tradition étrangère qui
sest développée sur une terre dadoption,
sans maîtres " locaux " installés
et dont la transmission, même partielle, (car on ne
remplacera pas de sitôt les " vrais "maîtres
du sol dorigine ) est assurée par les disciples
européens.
Cette présence forte de la tradition indienne a entraîné
une sorte dinnervation musicale en profondeur qui
a touché les milieux du Jazz ou de la pop music,
entraînant lémergence de formes mixtes,
portées par les courants actuels de la musique dite
de " fusion ", voire de la musique électronique.
Ainsi le groupe Caravansérail, basé à
Nice, allie Jazz et Musique hindoustani, ainsi Nataraj XT,à
Marseille, mêle musique électronique et musique
indienne.
Dans le domaine de la danse , la compagnie Arabesque Mudras,
animée par Nirmala et Patrick Gleyse, est née
du mariage de la danse Bharatanatyam et de la danse contemporaine.
Autant de phénomènes qui attestent de la vie
féconde dune tradition, des aspects inattendus
quelles peut prendre au contact dautres cultures
et des formes créatrices neuves quelle peut
engendrer dans sa terre daccueil.La paysage est encore
différent pour ce qui est de la présence de
la tradition musicale de lIran .
Ici, nexiste pas cette forte attractivité médiatique,
presque " grand public ", qui a contribué
à faire connaître la musique indienne.
La musique iranienne traditionnelle a été
diffusé en Occident , non pas par de grands concerts
médiatiques du type de Woodstock et de la célèbre
apparition de Ravi Shankar,ou par une sorte de " mode
socio culturelle ", mais par les disques de la
collection de lUnesco lancée par Alain Danielou,
au début des années 70, appréciés
de quelques dabord rares mélomanes.
Si le phénomène date historiquement de la
même période, sa nature est toute différente.
Avec le succès grandissant de la vogue générale
des musiques du monde, la musique iranienne sest faite
connaître progressivement dun public plus large
mais sans atteindre la notoriété de sa voisine
indienne. Cela est vrai aussi pour ce qui est de son succès
auprès détudiants potentiels. Lattractivité
dune musique, en tout cas dans la sphère des
musiques du monde, est largement liée au pouvoir
de fascination que peut exercer un pays, une culture, sur
les imaginaire, au moins comme facteur initial de contact,
et dans le cas de lInde, ce facteur a joué
un rôle décisif dans le pouvoir de séduction
initial de cette musique auprès dune certaine
jeunesse, avide de voyages et de sensations nouvelles dabord,
puis auprès des musiciens et mélomanes ensuite.
Armelle Choquard
Or le pouvoir dattraction de lIran et la civilisation
persane est moindre, toute proportion gardée, auprès
du grand public, que celle de lInde.
Le pays est lui même plus difficile daccès,
pour des raisons culturelles et politiques évidentes.
Dans les années 70 , et après la chute du
régime du Shah, il y a eu une certaine vague démigration,
qui a touché certaines franges aisées de la
population iranienne, émigration dont une petite
partie est venue sinstaller en région PACA,
plutôt dans la partie niçoise et cannoise.
Il ny a pas eu darrivée notable de musiciens
dans ces flux récents.
Bijane Chemirani
Au
contraire de la musique indienne, représentée
par ses disciples occidentaux, quelques musiciens de belle
stature, représentatifs de cette tradition ancienne,
habitent dans notre région.Au
premier chef, il faut citer le maître du Zarb, Djamchid
Chemirani, résidant prés de Forcalquier.
Djamchid Chemirani, disciple du maître Hossein Teherani
est établi en France depuis les années 60.
Installé dans les Alpes de Hautes Provence, il a
formé ses deux fils Keyvan et Bijan à lart
difficile et subtil des percussions iraniennes, perpétuant
ainsi dans un environnement pour le moins hétérodoxe,
le fil de la transmission, telle quelle seffectue
dans les règles traditionnelles les plus strictes,
où lenseignement se donne dabord dans
le cercle familial.
Farhad Sohi , Farshad Soltani, résidant à
Avignon et issus à lorigine détudes
musicales classiques, pratiquent respectivement le Ney,
le Kamantché et le Setar.
Dans les Alpes Maritimes Zia Mirabdolbaghi, élève
de Djamchid Chemirani, joue et enseigne le Zarb et Ali Shaigan
anime un centre denseignement et de diffusion de la
musique iranienne.
La présence de ces artistes de haut niveau a induit
des rencontres multiples avec les traditions musicales locales
et les musiciens de la région.
Les percussions iraniennes, Zarb et Daf, se marient de fort
belle façon avec les musiques anciennes, occitanes
et provençales, et la virtuosité des musiciens
iraniens aidant, leurs participations à des ensembles
de la région sont extrêmement nombreuses :
ainsi on peut entendre lun ou lautre des représentants
de la " dynastie " des Chemirani, avec la chanteuse
Françoise Atlan, le guitariste flamenco Juan Carmona,
les chanteurs René Sette ou Manu Theron, le mandoliniste
Patrick Vaillant, voire avec des formations de Jazz. Farhad
Sohi sest produit aussi avec Françoise Atlan
.Farshad soltani est contrebassiste titulaire de lOrchestre
Philarmonique dAvignon. La dimension pédagogique
est aussi présente au sein de cette diaspora musicale.
Les Chemirani ont eux mêmes des élèves.
Zia Mirabdolbaghi enseigne depuis plusieurs années
le Zarb et les percussions digitales au Conservatoire Musical
de Région de Nice.
La musique iranienne en région PACA occupe ainsi
une place importante par elle même dabord et
aussi par sa participation à la vie musicale locale
et à son processus de création et de régénération.
Sinscrivant dans le vaste courant des musiques savantes
du monde oriental , elle a trouvé naturellement une
place au sein des musiques méditerranéennes,
telles quelles sont pratiquées par les musiciens
de notre région, prenant la suite historique des
rencontres inter traditions que le Moyen Age des troubadours
avait vu sétablir entre musiciens orientaux
et provençaux. De manière plus forte quavec
la musique indienne, dont les caractéristiques sont
plus éloignées des critères musicaux
dominant dans nos régions méditerranéenes,
et dune façon moins " exotique "quavec
la musique de lInde, la musique iranienne fait partie
de notre paysage musical local, à travers la présence
, ô combien active, de représentants authentiques
et de grand talent.
La
présence de la musique arménienne offre
un panorama encore bien différent de ceux esquissés
jusquà présent dans notre recherche.
A linverse des indiens ou des iraniens,qui sont, nous
lavons vu, relativement peu nombreux, il y a en région
PACA, et principalement à Marseille et dans les environs,
une forte communauté arménienne dont la présence
remonte aux années 1920, lorsque plusieurs centaines
de milliers dArméniens fuirent la Turquie Ottomane
et les affres du génocide perpétré
à leur endroit..
Cependant, eu égard à cette population tres
importante, force est de constater le nombre très
faible de musiciens arméniens ayant gardé
vivantes les traditions musicales de leurs ancêtres.
Les raisons de cette situation préoccupante sont
multiples et devraient faire lobjet dune étude
appropriée, où se révèleraient
pèle mêle les conséquences physiques
des massacres des élites arméniennes dans
les années 1915 en Turquie, lintégration
peut être " trop bien réussie " de
limmigration arménienne en France, faite peut
être au détriment de la préservation
de ses signes identitaires artistiques propres, la soviétisation
de la culture en Arménie même durant 70 ans,
avec loccidentalisation des formes traditionnelles
musicales calqués sur lorchestre classique,
où la création, comme dans beaucoup de républiques
soviétiques, " dorchestre traditionnels
dEtat " a contribué à la "
normalisation " des formes anciennes les plus authentiques
et participé de la dilution de la tradition.
Beaucoup de musiciens arméniens se sont fait une
place et un nom en tant que compositeur ou soliste classique,
voire dans le domaine de la chanson de variétés.
Peu font leffort de sintéresser à
leur propre tradition , pourtant séculaire et lune
de plus belles de lOrient.
Cest grandement à travers le chant choral,
création moderne venu dOccident, que sest
perpétuée, sous une forme non traditionnelle,
une partie du patrimoine musical arménien.
Musicien de l'ensemble Keram
Ainsi
à Marseille trouvons nous le Choeur Sahak Mesrop,
dépendant de lEglise Arménienne de lAvenue
du Prado, à Nice,le Chur Sayat Nova, lui aussi
lié à lEglise Arménienne de la
Madeleine. Formées de chanteurs amateurs ,ces chorales
se produisent à loccasion de concerts et aussi
souvent lors de la liturgie arménienne, dont la messe
est particulièrement riche de chants dune grande
beauté.
Des ensembles instrumentaux, tels que lEnsemble Sassoun,
les troupes de danses folkloriques Araxe et Aragatz,liés
à la JAF, ( Jeunesse Arménienne de France),
se produisent à loccasion de fêtes, de
soirées, de mariages ou de bals et dans les divers
moments du calendrier communautaire arménien.
LEnsemble Keram, de Marseille, émanation du
CEDCA (Centre dEnseignement et de Diffusion de la
culture Arménienne), orchestre de musique traditionnelle
animé par Serge Eurdekian , est à mi chemin
entre le petit orchestre ancien , tel quil existait
jusquau 19 e siècle, ave 3 ou 4 musiciens au
maximum, et les grands ensembles, nés de la période
soviétique. Il propose une sorte de voyage à
travers les principaux instruments traditionnels de la musique
arménienne .
Liés à la vie des communautés arméniennes,
ces groupes ont peu de contacts avec les cercles musicaux
extérieurs.
Et pourtant les instruments de la musique arménienne
traditionnelle, le hautbois " doudouk ", la flûte
" Chevi " le luth Kamantché, le Tar, le
tambour Dehol, ont la richesse requise pour aller à
la rencontre des autres musiques dOrient et du monde
méditerranéen. Seuls, le remarquable Doudoukiste
Levon Minassian,résidant à Marseille, et la
prometteuse joueuse de Kamantché, Anouche Donabedian,
qui bien quayant quitté peu depuis la région
marseillaise fait encore partie un peu du paysage, ont tenté
et réussi cette démarche. Anouche Donabedian
se produit dans diverses créations liées au
répertoire du monde arabe avec les formations du
luthiste Marc Loopuyt, en plus de sa participation à
lensemble Kotchnak de musique traditionnelle arménienne.
Musicien autodidacte, Levon Minassian, a acquis une belle
maîtrise du Doudouk, dont il est devenu lun
des plus brillants représentants et se produit avec
des artistes reconnus dans les domaine de la World Music,
tout en conservant lauthenticité du jeu et
les caractères propre au répertoire arménien
traditionnel.
Ces derniers traits, liés à la pureté
de son art, lont conduit récemment à
être invité en Arménie,à linstigation
du maître du doudouk Djivan Gasparian, pour participer
à un tres important Festival de Doudouk, où
se produisirent tous les grands maîtres de linstrument.
Il
serait souhaitable quémerge, peut être
sur le fond dun contexte social culturel modifié,
avec une communauté arménienne moins repliée
sur elle-même, de nouvelles vocations musicales, plus
en relation avec les spécificités de cette
culture arménienne traditionnelle, pour que cette
musique non seulement se perpétue mais se transmette
et entre en relation au plus haut niveau avec ses consurs
orientales et méditerranéennes.
Musicien de l'ensemble Keram
Ainsi
à travers la présence de ces trois traditions
dInde, dIran et dArménie en région
PACA, se dessinent des formes très variées
de relation, de transmission, de diffusion, voire de survie,
de patrimoines musicaux dune grande richesse. .
Ce nest apparemment pas le nombre des membres dune
communauté qui produit les fruits les plus féconds
sur le plan de la présence et du développement
des musiques traditionnelles, puisque les musiques dIran
et dInde ont un écho bien plus large sur la
scène musicale régionale que les musiques
dArménie, dont la communauté est pourtant
la plus forte des trois en région.
Il semblerait que, comme souvent lancrage, la force
dimpact et dattraction dune musique dans
un sol étranger, dépendent, outre de sa beauté
intrinsèque, du charisme particulier de ses représentants
et de leurs aptitudes à souvrir aux autres
arts , aux autres cultures, pour baliser de nouveaux territoires,
de nouveaux espaces de convivialité où identité
et ouverture seraient préservées, dans un
équilibre toujours fragile mais nécessaire.
De la
recherche de cet équilibre essentiel dépendent,
dans notre région, comme ailleurs, la préservation
des beautés et richesses transmises par ces traditions,
et les messages civilisationnels qui en découlent,
et la nécessaire dynamique du changement et du renouvellement,
qui est lindice de la vie elle même, dans son
évolution permanente.
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Percussionniste, spécialiste des traditions orientales,
fondateur de lAssociation TAO, Gérard Kurdjian,
basé dans les Alpes Maritimes, est le directeur artistique
de plusieurs festivals de musiques du monde, dont celui
dErevan ( Arménie) ainsi que le Festival de
Fès des Musiques Sacrées du Monde ( Maroc)
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