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Musiques de l’Europe Orientale : Filiations et adoptions
Par Isabelle Courroy

Musiques et danses de l’Europe Orientale, une tradition vivante et vitale.
L’Europe orientale est un extraordinaire puzzle de peuples aux traditions et langues très différentes : les Turcs d’Europe, les Grecs, les Croates, les Bosniaques, les Serbes, les Slovènes, les Monténégrins, les Kosovars, les Macédoniens, les Albanais, les Roumains, les Bulgares et les tsiganes. L’incomparable patrimoine des musiques traditionnelles qu’ont essayé de conserver tous ces peuples, sur cet héritage allant des modes grecs antiques aux traditions orientales mêlées aux accents slaves, voire latins, est encore bien vivant dans cette partie du monde où la musique qui marque tous les événements de la vie est intimement liée à la danse. Les populations qui se déplacent l’emportent dans leurs bagages ; les pas de danses se referont plus loin, chargés d’une nécessité différente.
Comment cette partie Sud-Est de l’Europe est-elle représentée dans le Sud Est de la France ?
À la lettre " d " de son Dictionnaire amoureux de la Grèce (Ed Plon), Jacques Lacarrière écrit : " Bizarrement, la seule chose qui soit propre à la Grèce sans que l’Occident l’ait jamais imitée ni vraiment observée, c’est la diaspora, l’émigration, l’exil forcé ou volontaire, la dispersion historique et planétaire des Grecs… Au sens biologique et botanique, la diaspora c’est l’image brevetée que notre enfance a déchiffrée sur le petit ou le grand Larousse, celle d’une femme aux cheveux fous et qui sème à tous vents... Ce qui m’étonne le plus en ce phénomène, c’est que les Grecs existent encore en tant que grecs. Car on n’en peut douter : ils sont toujours en Grèce et en même temps ailleurs... "
Dans notre région, les vagues d’immigration des populations grecque et turque, qui sont les plus anciennes, ont permis une implantation de type communautaire dans Marseille et sa région. Pour les autres, le petit nombre de leur population actuelle peut s’expliquer par la difficulté de passer les frontières, jusqu’aux années 90 surtout. Connaissant la place primordiale de la musique et de la danse et sa vitalité encore de nos jours pour toutes ces populations, on peut imaginer l’importance qu’elle prend dans les nouvelles vies qui s’organisent ici.

Aksak et la chanteuse hongroise Erica Tasnady. Photo Jean Barak

- Maïa Mihneva : Native du Nord de la Bulgarie, Maïa Mihneva est titulaire du diplôme de professeur de danse traditionnelle bulgare, qu’elle obtient en Bulgarie en 1986. Puis elle devient danseuse soliste de l’Ensemble d’Etat Severnyaski (musique, chants et danses bulgares), avec lequel elle danse dans toute l’Europe. Résidant maintenant en France où elle poursuit sa carrière de danseuse, elle anime également des stages de danses traditionnelles bulgares, et participe à des créations de danse contemporaine.
- L’Association Hiphaistia, qui s’est créée il y a 16 ans dans le désir de faire partager l’amour de la culture grecque, privilégie dans ses activités les musiques et danses traditionnelles. Des cours sont assurés régulièrement par ses formateurs, et rassemblent aussi bien des Grecs de la communauté de Marseille et sa région que des sympathisants. Ce même public enthousiaste se retrouve aux fêtes grecques que l’association organise régulièrement. Pendant l’année scolaire et dans la région PACA se déroulent des stages de danses, animés par des chorégraphes grecs, et pendant les vacances d’été, d’autres stages sont animés en Grèce.
- L’Association aixoise Amitié Franco-Bulgare, et sa revue trimestrielle Reflets, a pour but d’établir des liens entre la Bulgarie et la France à travers diverses manifestations, dont quelques fêtes auxquelles sont conviés les musiciens de la région, la dernière en date réunissait le jazz et les musiques traditionnelles provençales et balkaniques.
- L’Association La voix des Slaves de Marseille profite des fêtes telles le nouvel an orthodoxe pour organiser quelques soirées, et saisir l’occasion de danser sur de bonnes cassettes, mais sans musiciens comme ils le souhaiteraient, car ils ne disposent pas actuellement de moyens suffisants.
En dehors des diasporas, quelle place occupent les musiques et danses des pays de l’Europe orientale dans la région PACA ?
La danse s’est imposée d’abord à l’intérieur de structures existantes de danses folkloriques issues du mouvement folk ou qui bénéficiaient de fonctionnement en réseau ou communautaire :
-La Volte, ayant quitté Paris pour Aix-en-Provence dans les années 60, puis s’installant dès 1974 à Marseille sous l’impulsion de Laure Heller, qui propose une pratique régulière des danses populaires où la partie orientale de l’Europe est bien représentée.
-Les Balkans, affiliés à Intergroupe Folklore et animés par Patrick Rivet, qui propose de nombreux stages animés par des chorégraphes étrangers, en France et dans leurs pays d’origine, sont connus et appréciés pour leurs spectacles de danses. Ils fêteront cette année leur vingtième anniversaire.
-D’autres associations à Toulon, Digne (Danses d’ici et d’ailleurs), Dauphin, sont bien actives dans le domaine des danses traditionnelles balkaniques.
Malheureusement, si la danse reprend ses droits aussitôt qu'elle en a la place, la musique vivante, de son côté, a besoin des musiciens. Font-ils partie de la nouvelle communauté ? Ont-ils apporté leurs instruments avec eux ? S’ils étaient musiciens professionnels dans leur pays, changeront-ils de métier à leur arrivée en France ? Et la voix ? Qu’en est-il des pratiques vocales, de tous ces chants qui rythment les événements de la vie ? Toujours est-il que l’on assiste ici et là à des mariages mixtes de danseurs des communautés diverses avec des musiciens français, balkaniques d’adoption.
Pour ces derniers, attirés par la beauté de ces musiques et ces danses, comment sont nées leurs pratiques ?
Très certainement au départ grâce aux danseurs eux-mêmes, qui sont allés chercher la danse où elle se trouvait ; tout d’abord, là où il était possible de se rendre : en Grèce et en Yougoslavie, à partir des années soixante, puis en Hongrie, enfin en Roumanie, en Bulgarie et en Albanie. Ayant rencontré sur place des chorégraphes, ces danseurs passionnés, tels Patrick Rivet à Aix-en-Provence, se sont mis en peine de les faire venir animer des stages en France.
Malheureusement, ces stages se déroulaient sans musique vivante. Évidemment, physiquement et financièrement, un musicien est plus lourd qu’une cassette.
Les musiciens sont arrivés plus tard. Hors de toute filiation généalogique mais par adoption car ils étaient français.

Maïa Mihneva

- Miqueù Montanaro, le premier dans la région à présenter ces musiques sur scène pour l’écoute s’est entouré de brillants musiciens originaires des pays (Nena Venetsanou, Vujcsics, Teka et Ghimes), pour créer avec eux une ballade appelée Vents d’Est, qu’ils enrichissaient chacun de leurs différentes cultures. Intarissable en projets, Michel Montanaro, actuellement subventionné en tant que Compagnie musicale, se joint aujourd’hui à Serge Pesce avec plusieurs musiciens turcs pour monter " Taksim de nuit ".
- Aksak, est né en 1989 au moment des événements en Roumanie. Il s’agissait d’un groupe d’amis que je réunissais sans présager quoi que ce soit de son avenir. Le plaisir de travailler ensemble, la richesse des répertoires et les qualités artistiques de chacun ont fait le reste. Aujourd’hui, Aksak peut se réjouir d’avoir onze années d’existence, avec les mêmes musiciens qui ont su inventer leur propre dynamique de groupe, affiner leur complicité et affirmer leur identité artistique d’inspiration balkanique. Avec maintenant quatre albums à son actif, (le dernier : Aksak et Erika Tasnady, Noëls des Balkans, vient de sortir dans la collection Musique du Monde, distribution Universal), Aksak bénéficie d’une bonne audience en région et dans l’Hexagone, avec quelques escapades en Europe. Nous proposons des concerts, mais aussi des bals, des stages et des interventions (écoles, écoles de musique, centre de formation, hôpitaux...). Notre travail est axé sur trois pôles : la fidélité à la tradition en ce qui concerne le répertoire lié à la danse, la liberté d’inspiration pour les arrangements, et la création de compositions originales. Le répertoire va de la Grèce à la Hongrie en passant par la Bulgarie et la Roumanie. Chacun des musiciens (Violons, Flûtes Kaval, Clarinette, Trompette, Saxophones, Bratsch, Accordéon, Guitare, Tambura, Oud, Contrebasse, Percussions), poly-instrumentiste et chanteur, apporte son style selon qu’il vient du jazz, des musiques classiques, contemporaines traditionnelles ou improvisées. Cela s’entend surtout dans les compositions individuelles ou collectives du groupe. Aksak, qui privilégie le jeu en acoustique et cherche à rassembler les publics que les musiques populaires et savantes tiennent souvent éloignés. " Utilisant flûtes roumaines et bulgare, violon ténor, bratsch, oud et tambura, ce quintette français interprète une musique qui mobilise l’imagination voyageuse, l’entraînant dans les paysages et les climats de l’Europe Orientale " - Le Monde. (Cd Aksak : De l’Europe centrale à la Méditerranée orientale, Les oiseaux migrateurs, Florina, Noëls des Balkans.)
- Boukovo, fanfare macédonienne, existe depuis cinq ans et diffuse ses concerts dans toute la France. Invitée régulièrement par l’Association Hiphaistia pour animer les fêtes de la communauté grecque des Bouches-du-Rhône, cette fanfare de huit musiciens (clarinette, saxophone, trompette, tuba, accordéon et percussions) anime aussi parfois des mariages au sein des communautés. Son répertoire, résolument traditionnel et lié à la danse, s’est monté autour de la personnalité musicale de Georges Mas, cité en ces termes par J.P Hellard dans le journal Trad’Mag : " danseur passeur de répertoire mais aussi clarinettiste aux interventions courtes mais remarquées avec une credibilité réservée généralement aux originaires ". (Cd Boukovo : Usti Baba)
- Poum Tchack, qui prend un bel essor dans la région depuis ces deux dernières années avec un programme de concerts d’influence plutôt jazz manouche. (CD de démo 4 titres Poum Tchack)
- Nazdrovié, né en 1998 à Marseille : formation aux accents tsiganes, autour de la voix de Yéléna Kuhberg, d’origine russe. (Nazdrovié : premier CD autoproduit)
- Panselinos, (Clarinette, Accordéon, Oud, Percussions) propose un répertoire de musique grecque traditionnelle destiné à la danse et à l’écoute. (Un CD de démo circule)
- Enfin, à Marseille, un groupe de quatre musiciens (Clarinette, Kaval, Oud, Percussions) réunis par Françoise Atlan est en train de se constituer autour d’un répertoire Asie mineure et Thrace.
- Dernier né dans la région, Niamakak (Clarinette, Kaval, Tambura et Percussions), s’installe dans le Vaucluse, à Rustrel, pour un programme de musiques traditionnelles bulgares et macédoniennes.

La pratique amateur de la musique de l’Europe Orientale, quant à elle, est relativement récente en région PACA. Citons Hop-Cha-Cha basé à Meyrargues, groupe amateur qui s’est constitué un répertoire de danses des Balkans depuis l’an 2000.
Du point de vue de la formation, on peut vivement regretter l’absence d’un lieu d’apprentissage des musiques de l’Europe orientale qui, au vu de leur vitalité et de l’intérêt qu’elles suscitent dans la région, fait cruellement défaut.
Depuis 1997, les musiciens d’Aksak organisent régulièrement des stages de pratique des musiques et danses des Balkans. Outre la pratique instrumentale proprement dite, ils proposent des ateliers de musique d’ensemble, de chants dansés, incitant les musiciens à danser et inversement. Aksak s’est associé pour cela à Laure Heller pour les danses des Balkans, Erika Tasnady pour les danses hongroises, et Maïa Mihneva pour les danses bulgares.

Poum Tchack


Qu’en est-il des musiciens et des danseurs traditionnels professionnels originaires des pays ? Est-il possible pour eux de poursuivre leur métier en France ?
Danseur traditionnel professionnel fait sourire en France. Le sourire est jaune pour ceux qui doivent défendre ici ce métier exigeant, qui là-bas a toutes ses raisons d’exister. L’univers classique semble plus facile à pénétrer. Les artistes traditionnels semblant moins sûrs de la survie de leur patrimoine paraissent plus vite résolus à devoir changer de métier. Pour ceux qui " tiennent ", la situation est difficile, certains employeurs craignant que l’implantation en France d’un artiste en diminue l’aura, d’autres préférant les conditions d’emploi accordées plus fréquemment aux étrangers.
Quant aux musiciens et aux danseurs français qui se rendent sur place, que vont-ils faire, comment sont-ils accueillis ?
- Marie-Claude Renucci, musicologue qui demeure dans la région est en train de terminer son DEA sur un rituel de marche sur les braises qui a lieu en Bulgarie, dans la partie Sud Est de la Thrace qui se nomme la Strandja. Son travail portant sur le collectage des musiques traditionnellement associées à ce rituel aboutira à la réalisation d’un CD. La formation traditionnelle comporte une petite cornemuse, la gaïda, et deux gros tambours que l’on nomme Tapan). Son analyse, à partir de la retranscription de cette musique avec ses moments d’improvisation, a pour but de comprendre le système sur lequel elle se fonde, d’en dégager le sens et la dimension au sein du rituel en tant que phénomène identitaire dans son contexte balkanique.
- Georges Mas est un Grec d’adoption. Musicien autodidacte, il apprend sur le terrain, souvent en Grèce, au cours de ses voyages. Il a travaillé à Athènes, avec Giorgos Kotsinis, et ne manque pas une occasion de rencontre et de contact avec la musique qu’il affectionne. Ses comparses de la fanfare Boukovo voyagent aussi : Dany Ranguis (accordéon) et François Carpita (tuba, tambura) ont travaillé auprès des accordéonistes roumains et bulgares Emil Havriliuc de Suceava, Bucovine et Neno Kotchev de Gabrovo, Bulgarie du Centre, avec lequel le prochain projet de Boukovo se réalisera.
- Patrice Gabet fait partie du groupe Aksak depuis sa création en 1989. Violoniste traditionnel, il commence ses recherches en 1981 sur le répertoire des violoneux du Sud Dauphiné. Depuis 1975, il effectue de nombreuses rencontres avec des musiciens, au cours de ses voyages d’études en Roumanie, et lors de stages auprès d’Emil Barz, violoniste de Transylvanie, Petre Chiriuc, violoniste moldave, et plus récemment dans le Nord du pays.
- Pour ma part, je voyage régulièrement depuis 1989 en Roumanie, Bulgarie, Grèce et Turquie, à la recherche des traditions musicales liées aux flûtes pastorales appelées Kaval. Pour le kaval roumain, qui n’est plus beaucoup joué, j’ai eu la chance de rencontrer Ilean Constantin en Olténie, Marica et Todica Larion en Transylvanie. En Bulgarie, je travaille fidèlement le kaval avec Orlin Vassilev de Gabrovo, Bulgarie du centre, et Lyuben Dossev à Plovdiv. Pionnière de cet instrument exigeant et très peu connu en France, je m’attache à le faire connaître et apprécier en le faisant entendre dans des formations variées : au sein du groupe Aksak et auprès des voix de Corine Milian, Françoise Atlan, Alain Aubin, Michèle Fernandez, Philippe Forcioli, et Pomme.
J’ai pu remarquer souvent comment l’intérêt que l’on montre peut donner parfois un peu de force aux musiciens et danseurs qui souffrent chez eux de voir leurs traditions tomber aux oubliettes ou aux musées, et qui de plus en plus souvent ont du mal à vivre de leur métier (un musicien professionnel qui pouvait compter sur une cinquantaine de mariages par an doit réduire considérablement la mise, et bien souvent changer de métier, celui de musicien arrivant alors en 3e ou 4e position).
Que se passe-t-il là-bas quand les musiciens ou les danseurs d’ici débarquent ?
L’accueil est toujours favorable. Le premier moment de surprise passé, viennent très vite les questions. Le dialogue s’engage, suivi quelquefois par une séance de travail. Si la langue est un obstacle parfois, elle est très vite relayée par les pas et les sons. D’autres rencontres, moins éphémères, s’inscrivent dans un processus à long terme, dont les manifestations sont sensibles de part et d’autre des frontières. Pour exemple, cette aventure qui m’est arrivée avec le kaval. Invitée par Stavros Terzidis et Hiphaistia à participer au spectacle qu’ils avaient monté à Marseille autour du thème du mariage en Macédoine et en Thrace, je rencontrais un clarinettiste grec, invité également à jouer. Avant son départ, je lui faisais présent d’un kaval que je possédais et dont il semblait avoir envie. J’ai su après par Georges Mas, qui l’avait rencontré, que de retour chez lui, il s’était mis au kaval, et qu’il en jouait maintenant alors que l’instrument était tombé en désuétude depuis la mort des derniers vieux joueurs de kaval dans sa région.
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Flûtiste du groupe Aksak, Isabelle Courroy s'est spécialisée dans les répertoires traditionnels d'Europe orientale, en étudiant auprès des meilleurs musiciens de Bulgarie, de Grèce et de Roumanie. Son activité régionale associe concerts, composition, pédagogie, encadrement de stages, enregistrements de disques, et mise en relation de musiciens d'Europe occidentale et orientale.