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DE DAMASE ARBAUD à AUJOURDHUI,
LA RÉCOLTE DES CHANTS EN HAUTE PROVENCE
par Jean-Yves ROYER
En 1862 et 1864 paraissaient à Aix les deux
volumes des Chants populaires de la Provence de Damase Arbaud
(Manosque, 1814-1876). À la différence dun
ouvrage publié en 1845 sous le même titre ,
il sagissait bien là cette fois de ce quun
lecteur moderne sattend à trouver sous ces
mots. Nous avons donc là la première publication
en Provence dun corpus de chansons (paroles et musiques
notées) recueillies dans loralité .
Ce sera également, jusquà nos jours,
la dernière
On signalera ici que lessentiel des collectages personnels
de son auteur (qui eut également recours à
des correspondants) avait été effectué
en Haute Provence, et plus particulièrement en pays
de Forcalquier. Il ne nous le dit nulle part, mais on peut
le déduire aussi bien de létude dialectologique
de ses textes que de ce que nous connaissons de sa biographie
. On pourrait aussi ajouter quil est normal quun
Manosquin en quête dauthenticité provençale
aille la chercher au-delà du Luberon, au pied de
Lure voire jusquau Contadour plutôt
quen aval de la Durance
Mais pourquoi Damase Arbaud, archéologue et médiéviste
que rien ne semblait disposer à cela, sétait-il
livré au collectage des chansons populaires ? Le
13 septembre 1852, le Ministre de l'Instruction publique
avait signé un décret ordonnant la constitution
d'un recueil général des poésies populaires
composées dans toutes les langues qui sont aujourd'hui
parlées en France. Ampère en rédigera
les instructions officielles, très précises
en ce qui concerne les chansons : " Ecrivez l'air tel
que vous l'entendez chanter, et ne changez rien ! ",
écrit-il notamment. Or ce Ministre, le Dignois Hippolyte
Fortoul - précédemment Conseiller général
des Basses-Alpes - était un ami de Damase Arbaud.
On peut donc penser que ce dernier eut particulièrement
à cur de suivre les instructions ministérielles
(ce qui ne fut certes pas le cas partout).
Bien entendu, Arbaud mit dans cette entreprise lesprit
scientifique qui lanimait dans ses recherches précédentes.
Et cest tout naturellement que le savant latiniste
et lhabitué des textes provençaux du
Moyen Age (dont les archives manosquines sont si riches)
transcrivait les chansons quil recueillait en sinspirant
des principes posés par un autre Bas Alpin, le docteur
Honnorat . À savoir dans une orthographe se souvenant
aussi bien de létymologie que de la graphie
que la langue doc classique avait su se donner.
Mais le plus extraordinaire - à nos yeux en tout
cas est sans doute que son travail, plus encore que
le sérieux du savant, révèle une profonde
sensibilité (à laquelle lérudition
ne prépare pas toujours
) à la beauté
de ces chansons, dont il écrivait : " Surs
des fleurs de la montagne, comme elles ont des couleurs
heurtées, une saveur parfois amère, un parfum
quelque peu sauvage qui ne conviennent pas toujours aux
délicats, mais qui ne rebutent pas les forts. "
Et finalement, on se demande si ce sont ses choix orthographiques,
ou son amour de la culture populaire, qui le firent si mal
recevoir du mouvement félibréen
En tout
cas, la plus belle uvre jamais accomplie jusque-là
au service de la tradition provençale fut rejetée
par ceux-là même qui prétendaient la
maintenir
Il est dailleurs étonnant de
voir à quel point ces milieux " traditionalistes
" sont généralement restés indifférents
à la culture populaire. Jusquà nos jours,
par exemple, la plupart des groupes folkloriques provençaux
se sont contentés de reproduire des modèles
standardisés, sans sintéresser le moins
du monde aux danses ou aux chants traditionnels - et pas
même à la langue - de leur localité
ou de leur pays. Le résultat est que, alors que les
autres régions occitanes connaissaient de nombreuses
entreprises de collectages de chansons (pour ne parler que
de celles-ci) de la fin du XIXe siècle à nos
jours, Damase Arbaud na pas eu jusquà
présent en Provence de véritable successeur.
Cependant, bien des Provençaux se sont intéressés
à la culture populaire et en ont recueilli, dune
façon ou dune autre, des témoignages.
Mais ceux-ci ont été assez peu publiés
et sont aujourdhui perdus, ou en passe de lêtre.
Et ces rares publications elles-mêmes, souvent très
fragmentaires, sont éparpillées dans une foule
de monographies locales, revues, journaux et feuilles diverses,
dont la quête et le dépouillement seraient
un travail de bénédictin. Il y aurait là
un véritable collectage de collectages à effectuer
Encore le résultat en serait-il le plus souvent décevant
: une chanson aura bien rarement été donnée
en entier, avec ses paroles originales et sa musique notée.
Le plus souvent on en aura une brève citation, une
traduction française plus ou moins approximative,
un texte provençal plus ou moins fidèlement
transcrit
Et pour la musique, on sestimera heureux
lorsquon rencontrera lindication dun timbre,
dont il faudra ensuite la plupart du temps se mettre en
quête
Néanmoins, la compilation de tous
ces fragments pourrait savérer précieuse,
notamment pour compléter (quant aux paroles surtout)
les collectages contemporains.
Renat Sette
On ne citera que pour mémoire louvrage
de Julien Tiersot (Chansons populaires recueillies dans
les Alpes françaises, Grenoble, 1903). Contenant
surtout des pièces en français ou en franco-provençal,
il ne concerne que marginalement la haute Provence.
Par contre, en dépit de leur titre, les Chants et
chansons populaires du Languedoc de Louis Lambert (Paris,
1906) accueillent nombre de produits de collectages provençaux.
Notamment, pour le haut pays, des chants à danser
des Hautes-Alpes et de lIsère (Tome II, p.
12 : une bourrée ; p. 71-84 : une série de
rigaudons).
Le recueil de souvenirs denfance dAntoine-Auguste
Thouard (Quand me bressavoun, Embrun, 1910) nous donne le
texte seul de plusieurs chansons et chansonnettes gavottes
(p. 138 et suivantes de la réédition de 1983).
En 1929, David Meyer publie Sous la rispo dou Drau, un recueil
de contes et fatorgues du Champsaur dans lequel il cite,
les uns à la suite des autres, plusieurs chants ou
couplets de danses, évidemment sans la musique (p.
185-188 de la réédition de 1980). Mais dix
ans plus tard il sera enregistré par Roger Devigne
(voir ci-dessous).
Quant aux collectages effectués à lépoque
moderne sur divers supports électromagnétiques,
ils nont presque jamais été publiés
comme tels, et sont particulièrement malaisés
à recenser. Bien peu certainement pourront un jour
être récupérés dune manière
ou dune autre.
La mission phonographique de 1939 constitue à
cet égard une exception . Menée par Roger
Devigne pour le compte de la Phonothèque Nationale
quil dirigeait, et financée par la Caisse de
la Recherche Scientifique, elle avait pour but de recueillir
des tests (sic) folkloriques et dialectaux dans lest
des Hautes et des Basses Alpes, la région niçoise,
larrière-pays toulonnais et la Provence rhodanienne.
Les conditions techniques des enregistrements feraient frémir
un collecteur contemporain, mais notre directeur accompagné
dune assistante et dun ingénieur du son
put néanmoins non sans mal réaliser
presque partout le programme quil sétait
fixé. Du moins jusquà ce que la guerre
linterrompe
Le 6 août, il gravait 6 disques
(toujours double face) à Pont-de-Cervières,
dont une série de chansons qui se chantent aux noces.
Le 7 à Embrun, neuf disques de chants, musique, dialecte
et comptines. Dans le nombre une Chanson bachique. Il note
là ces mots, qui aujourdhui résonnent
un peu bizarrement à nos oreilles : " Excellentes
dispositions des indigènes, à condition que
lon sexplique bien posément avec eux.
" Le 8 à Gap 12 disques, où figurent
notamment les chanteurs gapençais de Charance. À
Barcelonnette le 9, lenregistrement de la Pastorale
de Fours fera monter la collecte à 26 disques. Enfin
cette première tournée recueillt 6 disques
à Moustiers, où lon peut entendre entre
autres des churs féminins. Une deuxième
commence à Nice le 26, avec neuf chansons et deux
textes dialectaux. Mais le télégramme lui
ordonnant de rentrer tout de suite était arrivé
en même temps que son informateur
Que sont devenus
ces enregistrements ? Normalement ils doivent toujours se
trouver à la Phonothèque Nationale où,
à ma connaissance, personne nen a jamais rien
fait.
À la même époque et dans les années
qui suivent, Reine Gaubert, professeur de musique et de
chant à lécole normale de Digne, compose
à son propre usage un recueil manuscrit de chansons
provençales. Lessentiel en est fourni par une
compilation dArbaud et de Tiersot, mais un certain
nombre de pièces semble relever de collectages personnels.
Je pense en particulier à une chanson des Jardinières,
qui aurait été donnée à la cavalcade
dApt de 1923. Reine note à son propos : Chantée
par M. L. Blanc de Rocsalière Apt. Recueillie
par R. Gaubert. Et après une autre copie : Correction
du rythme 7 mai 52. Si les paroles provençales de
cette danse correspondent à ce que lon peut
attendre sur le sujet en 1923, lair fort beau
leur paraît antérieur de plusieurs siècles.
Au même moment un dénommé Estève,
de Sigonce, collecte lui aussi en tèrra aupenca.
Le Calen de Marseille en publie vers 1948 les couplets et
la musique dune chanson intitulée Lei nièras
(les puces). Mais je ne sais rien dautre de cet Estève
ni de ce quil aurait pu recueillir par ailleurs.
Dançar au
Païs
Voilà
plus de trente ans, une Forcalquiérenne, Lucienne
Marrou,
entreprend denregistrer des témoignages surtout
linguistiques. Bientôt orientés spécialement
vers le collectage des danses traditionnelles, ils se doubleront
ensuite de vidéos réalisées par son
époux Francis Porte. Dans la masse des documents
collectés depuis, on peut trouver bien des éléments
à verser au dossier de la chanson dans le haut pays
provençal. Reste à en effectuer le dépouillement
exhaustif dans cette perspective.
Jean-Luc Domenge, Majoral du Félibrige, effectue
depuis des années un travail de collectage considérable
dans la Provence intérieure. Chanteur occasionnel,
il fait figurer à son répertoire plusieurs
pièces recueillies par lui, mais nen a pas
jusquici effectué la publication. Toutefois,
il nous annonce pour bientôt la parution dun
ouvrage consacré à une informatrice castellanaise.
Nous lattendons évidemment avec impatience.
Dans les années 1993-1994 une équipe réunie
autour de Roger Pasturel entreprend les collectages qui
donneront naissance au volume 8 de latlas sonore Rhône-Alpes
dédié aux Baronnies (une cassette audio accompagnée
dun livret). Chansons et dires occitans et français
sy mêlent aux chants doiseaux et aux bruits
de sources.
En 1998 paraît à Gap un ouvrage intitulé
De vive voix / les chansons dici / les pays du Buëch
. Il rassemble des textes pris dans les archives ou des
publications antérieures, mais aussi de nombreux
collectages inédits. Les musiques sont notées
ou les timbres indiqués chaque fois
que possible.
Pour clore cette énumération qui ne
saurait prétendre à lexhaustivité
je citerai le travail effectué par lassociation
Cantar qui a entamé en 1995 une série de collectages
que réalise Renat Sette en compagnie de lauteur
de ces lignes (et occasionnellement de Sarah Behar et de
Pierre Bonnet).
Ces collectages, tout en sattachant principalement
au chant, recueillent également les différents
dires traditionnels. Ils donnent bientôt lieu à
une campagne baptisée Recordance , qui a pour cadre
institutionnel laction Leader II de lUnion Européenne
(avec le soutien du Conseil Régional provençal
et du Conseil Général des Alpes-de-Haute-Provence)
et pour cadre géographique la zone Lure-Luberon-Ventoux.
Lopération
Recordance a permis de recueillir un matériel
conséquent, pour la publication duquel Cantar sest
associé à Alpes de Lumière. Un premier
volume, consacré à la chanson profane, est
sous presse au moment où ces lignes sécrivent.
Intitulé Tradition orale en haute Provence, chansons,
il est constitué par le texte, la traduction et la
présentation des enregistrements qui lui sont joints
sous la forme dun CD. On se permettra dy renvoyer
le lecteur intéressé, signalant simplement
quon y trouve plusieurs dizaines de chansons
ou fragments de chansons bien souvent totalement
inédites, en occitan, en français, bilingues
occitan-français, en piémontais, en italien,
voire dans des formes linguistiquement inclassables. Le
provençal y est toutefois largement majoritaire.
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Tour
à tour enseignant, berger, comédien, peintre,
sommelier, historien, chercheur, conférencier, écrivain
et conteur occitan, Jean-Yves Royer a participé avec
Renat Sette au travail de collectage et détude
de chansons en Haute-Provence réalisé par
lAssociation Cantar, avec le soutien de lUnion
Européenne et coédité en partenariat
avec les Alpes de Lumière.
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