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La musique méditerranéenne partagée ou rêvée (…ou les deux)
par Catherine Peillon


On sait que la Méditerranée est ce vaste creuset où se sont forgées de nombreuses civilisations, des plus simples aux plus raffinées.
On sait que ce vaste champ a été traversé et retraversé par des migrations de toutes origines.
On sait que la Méditerranée est tout sauf un lieu d’enclavement.
Et toute culture éclose en son sein doit définitivement renoncer à toute revendication de pureté.
Ici règnent les influences des marchands, des guerriers, des errants…
Ici l’affectif et le politique viennent dissoudre éternellement tout espoir réellement communautariste ou de sécession.
Dans le domaine de la musique, qu’il s’agisse des traditions populaires ou savantes, des pratiques sacrées ou des représentations profanes, le terreau créatif est en perpétuelle évolution, dévasté ou fertilisé, reproduit au non-identique, transformé par la musique de l’Autre. À sa merci. À sa grâce.
Mettons que les moments de repli sur soi, les moments de crise identitaire existent. Mais ils doivent être lus comme l’averse d’avant-hier dans l’histoire du climat, comme un séisme de faible amplitude à l’heure des grandes manœuvres géologiques.
Partant, ces interactions permanentes de l’histoire et de la géographie culturelle soulignent le caractère illusoire de toute tentative d’ethnicisation en musique.

Fouad Didid, Françoise Atlan, Nicola Marinoni

Cousinages
L’instrumentarium méditerranéen comporte quelques grandes figures (percussions, instruments à cordes pincées, frottées, flûtes et instruments à vent) puis une foule de déclinaisons onomastiques ou organologiques mais cette variabilité confirme les référents instrumentaux comme autant d’archétypes.
De même concernant l’art vocal, les quelques grandes tendances, solistes, monodiques ou polyphoniques, se satisfont d’une infinie variété de techniques, de mélismes de caractères particuliers ou propres à chaque tradition selon le rapport qu’entretient le chant au sein de cette tradition, au monde des humains ou aux mondes divins, au chtonien, etc. Et surtout à l’expression linguistique donnée. Car le chant s’enracine et naît par la poésie, elle en est la substance intime. L’étoffe des épopées, des contes, des récits ; la trame des hymnographies, des éloges, des parodies ou des plaintes ; l’enjeu des joutes oratoires, des chants d’amour, des cris de révolte.
Ces remarques pourraient en théorie être formulées pour la plupart des musiques et pourraient s’appliquer à tout le champ humain. Pourtant on est saisi, frappé par le "son" méditerranéen. Dès la première note du moindre taksim, la première note du chant, l’entame du oud ou du kanun, la vibration de l’anche, une vague de plaisir nous envahit, une sensation de familiarité troublante, à cause de ces affinités profondes que toutes les musiques méditerranéennes entretiennent, portent en elles. L‘impact modal.

A la Casa do Samba

Un exilé de longue date ayant fait souche "ailleurs", retrouverait, au terme de 30 ou 40 années, les sons des siens. Oubliés. Il se mettrait à pleurer. Le grain du son concentre, condense toutes les émotions, les modes de vie, les liens. L’étranger reconnaîtrait sa maison, ses parfums. C’est la madeleine, la sonate de Vinteuil proustienne, la Gradiva de Jensen.
Souvenirs enchâssés dans un écrin de boue sonore.
Nous, producteurs, directeurs artistiques, sommes toujours à la recherche, à l’écoute de la musique qui enchantera nos rêves. Je vois des maisons et du sable, je vois du jaune et de l’ocre, mes yeux parcourent la crête douce des collines, je sens cette chaleur particulière qui nous enivre et les parfums mélangés du soleil et de l’ombre.
Ici j’entends.


C’est la musique qui arrête le temps, l’ensorcelle. La Méditerranée est notre univers, pluriel et intérieur, nous guettons ses manifestations, ses soupirs.
Ses silences, ses mélanges, ses surprises aussi.
La nostalgie est créatrice. Elle se ressource à des souvenirs perdus ou rêvés.
A sa mémoire inventée. Par les lacunes s’infiltrent la folie et l’imagination. La quête est celle du timbre de l’infime unité rythmique de la cellule mélodique.
Je pense au fado, aux romances, aux muwashahat, aux lamenti…

Pourtant l’important n’est pas de se raconter mais de créer et d’agir (Parmenide, cité par Xenakis). Et agir c’est aller à la rencontre de l’Autre (une des spécialités méditerranéennes). Qui sait si cet étranger n’est pas un dieu ? (Parmenide cité par Platon). D’où naissent les œuvres et les genres les plus sublimes ? De l’autre, de l’aller-ailleurs, de l’expatriement.

Ne pas s’y méprendre. Les rencontres entre musiciens de diverses traditions sont à la mode. Expériences nouvelles, elle peuvent faire jaillir des musiques inédites, de curieux horizons, d’inouïes aventures. Pourtant lorsqu’elles ne sont plus régies par une nécessité musicale profonde, elles sombrent dans le superficiel et passent tristement au néant d’où elles sont issues (quels que soient d’ailleurs les chiffres de ventes). Elles ne se constituent pas comme paroles parce que ni vraies ni fatales. C’est la tristesse du reniement, de l’oubli et non l’affliction méditerranéenne, spirituelle, qui fait jaillir la joie.
Pour trier dans l’immense lot des rencontres, les hasardeuses des nécessaires, on ne peut se fier qu’à l’écoute intérieure, à l’âme.
Quand la rencontre est mue par d’autres forces, la musique, ouverte et ouvertement influencée, épouse les inflexions du désir, les injonctions du plaisir, les nécessités de la chair et de l’esprit ; la joie créatrice efface tout souci de se positionner, le noie dans la sensation étrange d’exister ici et maintenant.


En Prals, un disque de L'Empreinte Digitale

Je pense à Bijan Chemirani, Anouar Brahem, David Saltiel, Françoise Atlan, Custodio Castèlo, Pierre-Luc BenSoussan, Naguila, Jose Mendez, Patrick Vaillant, Psarandonis… Je pense aux dizaines, aux centaines de musicien(ne)s étincelant(e)s que seule l’ère du tout médiatique rend obscur(e)s.

Quotidienneté méditerranéenne.

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Productrice, éditrice , ancienne journaliste et philosophe de formation , Catherine Peillon est la fondatrice du label de disque l’Empreinte Digitale, installé à Marseille, qui valorise , tant dans le domaine traditionnel que classique, les musiques et artistes du sud de la France et de la Méditerranée.