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L'ICI ET L'AILLEURS
Par Patrick Vaillant

Croisements, passerelles, métissages… Autant de termes banalisés mais utiles pour détailler le foisonnement de l'expression musicale en Provence, dont la trame est tissée d'anar-venir (dans l'espace) et de monta-cala (dans le temps). Le chantier de la création y apparaît gouverné par un même thème, celui de l'ici et de l'ailleurs.
Et les itinéraires des musiciens et chanteurs s'écoutent comme une mise en sons des paradoxes de l'identité provençale.

Patrick Vaillant


Le pire, c'est la territorialité. Le clocher. Le drapeau. Les hymnes à brailler debout. Car c'est une malhonnête école de surdité. C'est pourquoi la Provence des musiciens ne se sent pas prisonnière d'un territoire. Elle appartient à l'émotionnel, au libre choix, et au hasard. Elle est tout naturellement tendue vers des ailleurs. "Aimi mai estre aucèu de camp qu'aucèu de gabiòla" dit une chanson.
Le premier ailleurs est cet autre ici ; celui qui affleure, oublié, méconnu, à contre-pied de la chose établie, où scintillent furtivement les petites vérités. Il s'offre à qui dirige son regard, son écoute et son toucher, non vers les artifices convenus ni les séductions déployées, mais vers des traits discrets, minimaux, et souvent impertinents.
Un autre ailleurs est plus flagrant en même temps que plus familier. C'est celui d'autres pratiques, d'autres musiques implantées ici, que l'on partage, sinon que l'on côtoie. Comment d'ailleurs pourrait-il y avoir étanchéité dans la pratique d'un musicien entre un hypothétique domaine autochtone et le reste ?…
Enfin, les musiciens se trouvent des ici partout ailleurs. Certes, la Provence est un adret qui les a portés à se pencher d'abord vers le Sud, bien avant la mode. Mais le propos n'est pas géographique. Il s'agit bel et bien d'utopie. Dans un espace et dans un temps élastiques, qui abolissent toute frontière.

Parmi les habitués de ce triple voyage sont nombre d'insaisissables contrebandiers, rompus aux raccourcis escarpés, pour qui la contrebande n'est pas un profit mais un réflexe vital, en même temps qu'un sport raffiné. Ils laissent pantois et rageurs tous les douaniers de la musique. C'est Carême qui grimace, tandis que Carnaval s'esclaffe !La Provence et sa musique sont fatalement attendues sur leurs emblèmes, sur leurs signaux identitaires… Et par les autres, et par les Provençaux eux-mêmes.
Mais le "provençally correct" ne fait qu'aiguiser l'esprit de contradiction des jongleurs de l'ici et de l'ailleurs, qui jouent les bastians contraris en donnant de l'impro où l'on attend une farandole, et de la danse du ventre où l'on attend du sacré. De la tchatche où l'on attend de la pôhésie, et du oud où l'on attend du tambourin. Du fifre où l'on attend la mode et de la mandoline où l'on n'attend rien. De la chanson où l'on attend des hymnes, et du bugle où l'on attend de la vielle à roue. De l'urgence où l'on attend, et de la patience où l'on voudrait les presser…
Au-delà de cet art consommé de la feinte et de l'esquive, il faut y voir un salutaire entêtement à opposer les déclics de l'intuition aux injonctions de l'authenticité. À rétablir une complicité avec la mémoire.(N'oublions pas que ce pays fut le plus précoce à s'inventer un folklore officiel, et que l'imagerie folkorique y a la vie dure !) Voilà en somme une bonne façon de rappeler à toute mémoire recroquevillée dans la poésie des ruines, que le temps construit autant qu'il détruit.
Et c'est sur le terrain que les musiciens ont appris cela. À l'écoute, sans révérence ni prétention, des dernières criques du vieux monde. Pour apprendre à lire entre les lignes. Pour mesurer leur propre distance. Pour en mêler les échos à leurs propres rêves.

Bijan Chemirani

La musique (dite) traditionnelle semble le cadre idéal pour faire du neuf avec du vieux. Avancer en créant des objets nouveaux dans un langage intelligible. Ici se sont trouvées des solutions diverses, dont les plus détachées, les plus ouvertes, les plus désinvoltes ont cherché à inventer de nouveaux repères, à renouer avec l'esprit de variation, à recréer un lien avec le populaire. Ces solutions sont passées par de sains croisements. Non pas qu'on puisse croiser la musique autochtone avec d'autres musiques, ce qui supposerait qu'on prête à la musique provençale une spécificité définitive. Mais des croisements à priori. Comme si l'on accouchait de la musique provençale par les autres musiques.
Cependant, et heureusement, tel n'est pas le souci des musiciens d'ici de fabriquer une musique provençale. Ils ne confondent pas le comment et le pourquoi !


D'ailleurs, la dimension sonore de la Provence n'appartient pas qu'aux musiciens déclarés traditionnels, ni même qu'aux musiciens tout court… Mais ceux-là contribuent, avec personnalité, à sa bande-son actuelle. Ils participent d'une expression contemporaine, avec sa part d'invention, sa part d'héritage, et d'articulation des deux. Ils ne donnent pas de réponses, mais formulent des interrogations qui dépassent de loin le cadre du territoire. Comme s'ils demandaient à la musique provençale autant que ce qu'on attend des autres. Comme s'ils demandaient à la Provence autant que ce qu'on attend de la musique.

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Mandoliniste créatif vivant dans les Alpes Maritimes, mais aussi compositeur , arrangeur et chanteur, Patrick Vaillant est l’un des grands pionniers de la recréation des musiques traditionnelles dans le Sud de la France et des Alpes. Parmi les groupes dont il assure actuellement la direction artistique, on peut citer le Melonious quartet, Enamorada Madalena, Arco Alpino…