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Comté de Nice, entre tradition et création.
Par Gaël Princivalle


Les Alpes du sud ont été le théâtre de nombreuses migrations et invasions. Grecs, romains, provençaux, sarrasins, piémontais, français, sardes, espagnols, savoyards etc., sont venus y guerroyer, et les populations alpines se sont déplacées d’un côté à l’autre des montagnes, au gré des coups de misère.
Lorsque Victor-Emmanuel II cède le Comté de Nice à Napoléon III, en échange de son soutien en vue d’aboutir à l’unité de l’Italie, Garibaldi, dont la glorieuse contribution à la cause unitaire est présente dans tous les esprits, doit ressentir quelque déception. Cet illustre niçois ne verra pas son désir d’un comté de Nice italien se réaliser, et c’est en 1860 que la France annexe officiellement ce qui deviendra le département des Alpes-Maritimes après une consultation du peuple dont le résultat est pour le moins éloquent : 99,94 % pour le " rattachement ". C’est un merveilleux score et cet événement s’inscrira parmi les plus significatifs de l’histoire de la démocratie. Pourtant, des mouvements comme le " séparatisme ", très actifs jusqu’au début de la guerre de 14-18, démontreront que les habitants du Comté n’étaient pas aussi unanimes. Quoi qu’il en soit, la bienveillance des grands états qui se sont disputé ces terres au fils des siècles n’a guère laissé de trace dans la mémoire populaire.


En l’occurrence, les sentiments identitaires se sont développés autour d’entités telles que le Comté de Nice et ses divers sous-ensembles, vallées ou villages. Dans ce contexte, ses langues dialectales occitanes ont été surtout cantonnées à l’usage populaire, les états les prenant peu en considération, allant jusqu’à en interdire l’usage à l’école. Aussi, les écrits en langue niçoise se sont-ils fait rares. (…)
De ce fait, jusqu’au début du XX° siècle, la mémoire collective va transmettre presque exclusivement par l’oralité sa langue identitaire et, avec elle, ses chansons.
Au fil des siècles, on peut penser que le répertoire du Comté de Nice a connu des périodes très différentes, dont parfois les traces sont aujourd’hui réduites à la portion congrue.
Par exemple, les chansons des troubadours occitans du Moyen Age sont pratiquement oubliées, et il est encore à prouver qu’elles aient été vraiment pratiquées dans le Comté. Les troubadours exerçaient surtout leur art dans la partie orientale de l’Occitanie. L’éditeur niçois Georges Delrieu y fait néanmoins référence au travers de la partition de A l’entrada del tens clar qu’il édita en 1967.

Un autre cas intéressant est celui de la musique sacrée, ou apparentée. On peut remarquer que dans les hautes vallées comme celles de la Vésubie et de la Tinée, les chants sacrés étaient également populaires. Les Magnificat et autres Gloria s’interprétaient aussi dans les auberges, où le gavot se mêlait au latin. Cette habitude se perpétue encore dans la vallée de la Vésubie (voir l’article de Thierry Corniglion). Dans la vallée contiguë de la Tinée, un ouvrage important, relié en 1778, témoigne encore de ce répertoire. Il s’agit d’une série de feuillets notés par un prêtre-instituteur des petits villages de Saint-Sauveur-sur-Tinée et de Roubion, Joseph-Marie Audoli (1751-1846). Les époques musicales coexistent, et les modes peuvent être étonnants. Les contre-chants sont parfois notés, et sont souvent à la tierce parallèle. Linguistiquement, l’utilisation exclusive du latin semble due à l’instruction religieuse de l’auteur, au vu des mélanges gavot-latin subsistant aujourd’hui encore dans la vallée de la Vésubie, et de l’aspect populaire du répertoire évoqué dans l’ouvrage, ainsi que dans l’Anthologie de la chanson niçoise de Georges Delrieu, publiée en 1960.
D’autres sources ont su résister aux années. Il y a tout d’abord cette soixantaine de chansons antérieures au XX° siècle, dont on ne connaît pas les auteurs, et qui constituent l’ossature des chants du Comté de Nice. En voici quelques exemples, classés par thème : la dérision avec Lo pichin òme et Lo gibos (Le petit homme, Le bossu), les filles de mauvaise réputation avec Calant de Villafranca et La filha dòu chapacan (En descendant de Villefranche sur mer, La fille du preneur de chiens), la conscription avec Ò paure de noi conscrichs et Enfant de Nissa maritima (O pauvres de nous conscrits, Enfants de Nice maritime), Carnaval avec Adieu paure Carneval et Carneval es mouòrt (Adieu pauvre Carnaval, Carnaval est mort), les festins avec A la puada de Cimiés et La Poulaiera (A la descente de Cimiez, L’éleveuse de poules), le mariage avec Cantas filhetas et Laissa la courre (Chantez fillettes, Laisse la courir), les comptines avec Jan Badòla et Tòni Balòni (Jean la bosse, Tòni Balòni), la ruralité avec Jan pilha sa pousseta et Lou roussignòu que vòla (Jean pousse sa brouette et Le rossignol qui vole, dont la mélodie serait scandinave), la fête des mai avec L’òme e lo gran et Lo mès de mai (L’homme et le grain, Le mois de mai), les berceuses avec Nòna bressa et Souon souon (Grand mère berce, Somme somme), Noël avec Lou nouvé dei courpouraciouns et Lou nouvé de la coulougneta (Le Noël des corporations, Le Noël de la fileuse), les chants sacrés, avec le Magnificat et Si laude Maria (Magnificat de la Vésubie, Louons Marie), les chansons légèrement grivoises avec Pinta cùu et Rau tau plau la vielha (Peint le cul, Ran tan plan la vieille), et les franchement outrancières, que l’on ne citera point.


Ensuite, pendant le XX° siècle, de nombreux auteurs vont apporter leurs pierres à l’édifice. Ils peuvent s’analyser en deux courants principaux.
Tout d’abord, entre-deux-guerres et jusqu’à la fin des années cinquante, les poètes niçois vont être extrêmement prolifiques en odes dithyrambiques, leurs élans naïfs rivalisant de superlatifs pour qualifier Nice, sa vie agréable, ses spécialités culinaires sans égal, son ciel pur et son soleil extraordinaire. Le style musical des compositions durant cette période est très tonal, tranchant avec les airs traditionnels de nature plus modale. Parmi les plus belles réussites du genre, on peut citer Lu cougourdoun (Les coloquintes, Menica Rondelly), Li Baumeta (Les Baumettes, Martin Saytour), Li bigneta (Les beignets, Louis Genari), Lou roumanieù (Le romarin, mus. Marius Ausello, par. Joan Nicola), La mazurka souta l’oulivié (La mazurka sous l’olivier, Georges Delrieux), Rouseta filava (La petite rousse qui filait la laine, Joseph Passeron). Sur la côte, la plus populaire reste Nissa la bella (Nice la belle, Menica Rondelly), qui est devenue ni plus ni moins qu’une sorte d’hymne niçois. Pour la montagne, Zéphirin Castellon, joueur de fifre et sonneur de cloches émérite, créa en 1956 ce qui deviendra une des chansons les plus chantées du Comté, Viven tojorn en montagna (Nous vivons toujours en montagne). Il y a évoqué la vie au village de Belvédère, dans la vallée de la Vésubie, en ces termes : " Sien toui dei bravi gens, e sien tojorn contents " (On est tous des braves gens, et on est toujours contents). Outre ces créations, certains utiliseront pour leurs nouvelles paroles des mélodies existantes. Elle pouvaient être issues du répertoire français ou italien à la mode, ou bien adaptées d’une mélodie traditionnelle. Ce fut le cas pour Calant de Cimié (En descendant de Cimiez, mus. traditionnelle, par. Joan Nicola), La mieu bella Nissa (Nice ma belle, mus. DFE Aubert de la chanson Le cheval de bronze, par. Eugène Emmanuel), ou Lou festin dei Verna (mus. traditionnelle, par. François Guisol), sur lequel seront d’ailleurs adaptés de nombreux textes, dont celui de la grève des tramways de 1905. Cet exemple est d’ailleurs une des rares évocations de la vie sociale et politique niçoise du début du siècle. La grande majorité des auteurs auront plutôt croqué un Comté de Nice où il fait bon vivre et festoyer.

À partir des années soixante-dix, la culture niçoise et plus généralement occitane va connaître un regain d’intérêt, au travers de ce que l’on appellera la nòva canson occitana. Les jeunes générations vont développer un terrain d’expression plus social et revendicatif, s’inscrivant dans l’élan anti-conformiste de mai 68. Si on parle du pays niçois, c’est aussi en l’associant à des thèmes plus universels, en utilisant des styles musicaux s’approchant souvent du blues. Autre signe distinctif, les écrits se feront en graphie occitane, plus radicale, délaissant la graphie mistralienne francisante utilisée précédemment dans ce XX° siècle. Le poète et chanteur Jean-Luc Sauvaigo sera le précurseur de cette période. Il enrichira le répertoire niçois de chansons fortes notamment au travers de ses rencontres avec les musiciens Bernard " Tuck " Certano et Patrick Vaillant. Il mettra en scène les personnages de Felis Galean et Noré Ciais, héros mythiques d’une ballade où l’amitié l’emportera sur l’adversité et les promoteurs immobiliers. Il rendra également hommage au " héros romantique niçois " Pepin Garibaldi, avec entre autres Lo sirventès de Pepin de Nissa. Il narrera également l’histoire du Pastre Joan Pepin, assassiné par " un pòrcas ", laissant ainsi les alpages aux toutes nouvelles stations de ski. Dans la même veine, le poète Alan Pelhon et le chanteur Mauris créeront ensemble de très nombreuses chansons. Les thèmes abordés furent par exemple les expropriations de paysans au profit de l’installation de grandes surfaces avec Paisan dau Var (paysan du Var), la faim dans le monde avec Marmiton indian d’Africa (Marmiton indien d’Afrique), ou encore les répressions abusives lors de manifestations avec Lu lops (les loups). Cette période connut aussi ses excès, laissant derrière elle quelques textes datés, mais marquant une époque où l’Occitanie ne rimait pas avec consensuel. La proportion de création de textes " engagés " diminuera à l’approche du XXI° siècle, mais la force des messages véhiculés reste. Mauris écrira des musiques sur les textes de sa femme, Françoise Sgaravizzi, dont Musica (Musique) et Coma un esper que ven (Come un espoir qui vient). L’instrumentation devient plus traditionnelle, même si le style reste proche de la " chanson d’auteur ". C’est aussi dans ce style que s’inscrivent les chansons telles que Prima dòna, de Primo Francoïa, chanteur essentiel du Comté. Un autre signe important de retour vers la tradition fut la valorisation du répertoire a capella, avec notamment les groupes Corou de Berra, Lansiour, puis Païoun Canta ou encore Paroplapi et En Pralhs (voir article de Thierry Corniglion). Dans cette dynamique, des auteurs s’appliqueront à créer des chansons spécifiquement pour être interprétées en " polyphonies ". On peut citer Brave Milò, où René Bermon rend hommage à un habitant de la vallée du Paillon, ou encore Djòrs (Georges), prière à un être cher, créée par Michel Bianco. Ce dernier fera surtout des musiques sur des textes d’autres auteurs comme Serge Dotti avec M’en vau (Je m’en vais) ou également Vira (Tourne). Son étude du répertoire traditionnel sera un élément essentiel du renouveau du chant choral dans les Alpes du Sud. Parallèlement, le quartier St Roch, à Nice, développera une expression plus urbaine. En ce sens, Louis Pastorelli se spécialisera dans le style " Ragga ", avec des " samples " électroniques, faisant de nombreuses chansons dont Viva lo gobi ! (poisson un tantinet ridicule, malingre et garni d’yeux globuleux), ou encore Lo ritomo (le rythme).

Une autre composante importante du répertoire est ce que l’on appelle les chants piémontais (généralement en italien !). Ceci s’explique bien sûr par les liens géographiques et politiques évidents entre les deux régions, mais aussi par l’arrivée au XIX° et XX° siècle à Nice de nombreux piémontais, venus travailler par exemple dans la coupe de bois, le bâtiment, ou la cueillette de fleurs. Ils amenèrent avec eux leurs chansons, et constituèrent des couples nissardo-piémontais, accentuant encore les liens culturels et familiaux entre Nice et Piémont. De plus, si l’aigle niçois a la tête tournée vers la Provence, il a ses serres dans les Alpes, qu’il partage avec les ligures de la côte et les montagnards du Piémont. La forte tradition vocale de cette région limitrophe au Comté a donc considérablement influencé son répertoire, autant par le contenu que par la forme. Le mode " polyphonique " à trois voix, utilisé en Piémont, s’est peu à peu transmis au répertoire plus monodique niçois. Aussi, les standards des deux versants alpins se côtoient, unis par une même manière de chanter. Les lieux parmi les plus caractéristiques de cette expression sont les vallées de la Vésubie, du Paillon, et de la Roya, ainsi que le village de Biot, jumelé avec le village piémontais de Vernante. Dans le répertoire dit piémontais, on peut citer Quel mazzolin de fiori (Ce petit bouquet de fleur, en italien, chanson connue dans toute l’Italie), La montanara (la montagnarde, en italien), Il cacciatore nel bosco (le chasseur au bois, en italien), Bionda (Blonde, en italien), ou encore Zoli cœur (Joli cœur, en piémontais). Cette dernière aura donné lieu à ce que l’on appelle une " revirada ", c’est-à-dire une adaptation en niçois des paroles originales. Ce procédé fort employé a été en ce cas accompli avec talent par Guy Pelhon et Bernard " Tuck " Certano.
Ce patrimoine vivant est enseigné depuis longtemps en école primaire par les instituteurs ou des intervenants extérieurs, et cela s’intensifie aujourd’hui. En effet, depuis les années quatre-vingt, de nombreux travaux ont considérablement dynamisé le répertoire, notamment au travers de la valorisation de sa mixité nissardo/piémontaise. Aussi, aujourd’hui, les adultes peuvent aussi se former aux pratiques vocales traditionnelles du Comté dans de nombreux ateliers ou stages. De plus, comme les répertoire s’entrecroisent, la musique remplissant son rôle de vecteur d’ouverture et de communication, les structures participant à cette dynamique invitent également des formateurs d’autres régions. Ils partagent ainsi leurs expériences avec les choristes, distillant le patrimoine vocal dans toute sa diversité.

Les ateliers hebdomadaires des Alpes-Maritimes se tiennent à Contes, Valderoure, Cabris, Sophia-Antipolis, Carros, et Sospel. Deux stages ont lieu chaque année, les rencontres chorales de l’olivier, les 14 et 15 août à Coaraze, et " 100 A Capella ". Ce dernier réunit pendant un week-end 100 choristes et quatre groupes " professionnels " de chant a capella venant de Provence, Corse, pays niçois, Savoie, Piémont, Gascogne, Ombrie, Var, Sardaigne, etc. Pour avoir des renseignements plus complets et actualisés, il est conseillé de consulter les pages " Ateliers " et " Stages " du site Internet franco-italien de l’association Alp’harmonia, www.cant.org, qui propose également une présentation exhaustive des groupes des Alpes du Sud.
En substance, le Comté ne peut se targuer d’une forte tradition vocale multi-séculaire et précisément codifiée, mais les expressions sont là, riches et multiples, particulières et universelles, comme des traces de palabres inachevés. Au cœur de ces chants se trouve une partie de l’âme du Comté, belle et poétique, bien " qu’empéguée d’un molòn de valises " difficiles à traîner. S’il est entendu que Nice soit la plus belle ville du monde, ses extraordinaires chansons ne sont pas encore sur toutes les lèvres. Aussi, lecteur, chanteur, ces chants sont les tiens, interprète-les, déclame-les, réinvente-les, pour que demain, " dòu mont fin a la mar ", la culture niçoise ne se limite pas à la pissaladière sans pissala (purée d’anchois).

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Après avoir longtemps chanté dans le Corou de Berra, Gaël Princivalle a rejoint la Squadra de Gênes et fondé le trio Paroplapi . Il est l’un des principaux animateurs de l’Association Alp - Harmonia, qui réalise un important travail transfrontalier autour des traditions vocales et des pratiques chorales amateurs et professionnelles des Alpes Méridionales..