|
Le renouveau du chant en langue dOc
Par Elisabeth Cestor
Enquèra
sèi joineta / me voldriái amusar
Encore je suis jeune / je voudrais mamuser
À
la fin des années 60, lorsque Marti, chanteur du
Languedoc, ose utiliser comme expression sur une scène
la langue dOc, il déclenche tout un mouvement
de renouveau du chant nourri par cette langue. Cette dernière
avait été délaissée au profit
du français depuis le début du XXe siècle,
bien quelle fût issue dun passé
glorieux et utilisée depuis le Moyen Age. À
la suite de Marti, de nombreuses vocations naissent. En
Provence, Miquela Bramerie, de la région toulonnaise,
et Maurice, le Marti niçois, toujours
actifs musicalement de nos jours, relèvent à
lépoque le défi. Ils créent une
musique militante, pour la défense des valeurs locales
et de la modernité, dont le mot dordre est
Volem viure al païs.
À côté de ces chanteurs à
la guitare, dautres musiciens adoptèrent
une démarche plus musicale et sans rupture avec les
traditions issues du passé. Dans les années
70, le succès national de Mont-Jòia, avec
Jan-Mari Carlotti, Patrice Conte et Jan-Nouvé Mabelly,
était une suite logique à leur réflexion
originale sur la composition et à la richesse de
linstrumentation présente en Provence, quils
remettaient ainsi au goût du jour. À lautre
extrême de la Provence, de son côté oriental,
le groupe Bachas, avec à sa tête Patrick Vaillant
et Michel Bianco, deux musiciens, chanteurs, compositeurs,
encore bien connus dans notre région, entreprirent,
comme Mont-Jòia, la redécouverte dun
patrimoine musical. Bachas et Mont-Jòia, réunis
de par leurs affinités électives, puisèrent
tous deux leur inspiration dans les écrits (le recueil
de chansons populaires provençales compilé
à la fin du XIXe siècle par le jeune maire
de lépoque de Manosque, Damase Arbaud, est
à ce sujet une mine de trésors précieuse
pour tous les musiciens), mais la source la plus stimulante
pour ces musiciens fut lécoute et lenregistrement
sur le terrain, selon le processus de la transmission orale,
des chants et mélodies dantan. Enfin, lécoute
de musiques issues dautres régions et dautres
pays, déclinées par une industrie musicale
de plus en plus curieuse de répertoires différents,
fut une ultime source dinspiration, ce qui permit
aux Bachas-Mont-Jòia de devenir une des référence
principale pour la création musicale en langue dOc
des années 70, et début 80.
|
|
 |
|
JM Carlotti,
Michel Bianco, Patrice Conte
En
1984, Jan-Mari Carlotti continue en solo son parcours
musical. Il est le premier à publier de la chanson
dauteur en provençal. Linhana, édité
à lépoque par Le Chant du Monde (réédité
en 1998 par lempreinte digitale), paraît alors
à la fin de lapogée du militantisme
occitan. Ce disque nobtient pas tout le retentissement
quil méritait. Il a pourtant marqué
dautres musiciens, issus dun autre genre musical.
En cette même année est en effet fondé
un groupe de musique qui va devenir lun des plus en
vue à Marseille : le Massilia Sound System. Tatou,
fondateur du groupe, est un fervent défenseur de
la langue d'Oc. Adapter le raggamuffin et les sound systems
jamaïcains à la culture provençale révolutionne
les esprits. Avec eux, le milieu provençal se détache
de son image de conservateur. En devenant leur propre producteur
à partir de 1989, les Massilia Sound System se veulent
les représentants dune dynamique régionale
et de la décentralisation. Très vite se développe
un réseau de collaborations à travers tout
le sud de la France. La Linha Imaginot, autoroute
de l'imagination, de la création, de l'échange
de la solidarité en est la représentante
la plus fidèle. Elle démarre à Toulouse
avec les Fabulous Trobadors, passe par Albi, Pau, Marseille
et se termine à Nice avec les Nux Vomica, groupe
danciens plasticiens engagés dans la musique
pour faire revivre leur quartier et perpétuer la
pratique du chant et des fêtes traditionnelles selon
les goûts de notre époque.
 |
|
Manu
Théron, Dupain
Cest
dans un tel contexte que naît un nouveau groupe
de musique marseillais qui va spontanément séduire
médias, directeurs de festivals et maisons de disques
: les Gacha Empega. Après la parution de leur premier
album Polyphonies marseillaises (1997, lempreinte
digitale) la presse ne tarit pas déloge à
leur égard. Tout avait commencé lorsque Manu
Théron, fraîchement revenu de la Bulgarie où
il avait vécu deux ans, avait rencontré Barbara
Ugo, dorigine Corse. Leur amour des chants populaires
les avait amenés à fonder un duo choral. Leur
formation prit une nouvelle tournure déterminante
avec larrivée de Sam Karpiena. Lhistoire
de ce dernier est à cet égard éclairante.
Vers 1993-94, Sam avait demandé à sa voisine,
membre de lInstitut dEtudes Occitanes, de lui
apprendre à chanter en occitan. Pourquoi avoir initié
cette démarche ? Cest un peu à cause
du flamenco, dit-il. À Port-de-Bouc, ville de son
adolescence, Sam ne pouvait que baigner dans la culture
gitane, pourtant il savait quil nétait
et ne serait jamais un gitan. Mais eux avaient leur culture
: quelle était donc la sienne, celle du pays où
il habitait ? Telle fut lorigine de son intérêt
pour la culture occitane. Grâce à cette voisine,
il sest imprégné denregistrements
musicaux en langue dOc, en particulier ceux de Jan-Mari
Carlotti, musicien quil a alors rencontré et
qui lui a permis de façonner son éducation
musicale. Ainsi, après avoir participé en
tant que guitariste au groupe Kanjaroc, il a accepté
de participer au duo vocal Théron-Ugo, avec une seule
condition : que les chants soient en occitan.
La
véritable révolution était en marche
: jeunes, accompagnés uniquement dune percussion
(bendir ou tambourin), ils choisirent une interprétation
contemporaine rythmée et souvent joviale de chants
provençaux issus pour la plupart de la fin du XIXe
siècle. Les trois membres du groupe Gacha Empega
investirent aussi bien les salles de raggamuffin, rock ou
de musiques du monde que les églises ou les places
de village. Partout ils séduisirent.
Cette aventure sest assez vite transformée,
Barbara Ugo a arrêté la profession de musicienne
et en 1998, Sam forme le groupe Dupain, avec deux autres
musiciens, Sam de Agostini (batterie) et Pierre-Laurent
Bertolino (vielle à roue). Dupain continue la démarche
initiée avec les Gacha Empega tout en sapprochant
dune atmosphère musicale plus rock, voire underground.
Leurs textes, choisis pour leur ton revendicatif, parlent
de la vie ouvrière. Certains sont écrits par
Sam Karpiena, dautres découverts grâce
au journaliste Claude Barsotti, ou donnés par des
connaissances. La maison de disques Virgin produit leur
disque, signe dune notoriété grandissante.
Manu Théron continue quant à lui les Gacha
Empega et multiplie les expériences avec des chanteurs
de laire méditerranéenne, en particulier
avec des musiciens venus du Sahara : El Hillal. Loin dune
rupture, cest à un formidable développement
de formations musicales auxquelles nous assistons. La meilleure
preuve en est le regroupement de musiciens des groupes KanjarOc,
Gacha Empega et Dupain dans la formation Port-de-Bouc all
Stars.
 |
|
Lo Còr
de la Plana, Paroplapi
La
langue dOc est aussi choisie, dans un tout autre
langage musical, par de nombreuses autres formations. Le
Corou de Berra, chorale créée en 1986 dans
la région niçoise, et menée par lex-Bachas
Michel Bianco, a choisi un répertoire de chants traditionnels
provençaux, gavots, niçois ou piémontais
que de créations d'auteurs contemporains (Nicola,
Genari, Dotti, Carlotti, Peglian). Cet ensemble peut se
flatter davoir enregistré une importante collection
de disques auprès de léditeur phonographique
Buda. Un peu plus dans les hauteurs, dans la Vallée
de la Vésubie, Zéphirin Castellon, siblaire
(joueur de fifre), chanteur, auteur de chansons, compositeur
et sonneur de cloches, perpétue la tradition orale.
Il transmet le patrimoine musical de cette partie de la
Provence tout en laissant son empreinte personnelle. À
sa suite, la relève est prise par Thierry Cornillon
et Danielle Franzin. Avec le chanteur, mandoliniste et compositeur
le plus inventif et le plus avant-gardiste des musiques
dexpression occitane, Patrick Vaillant, tous donnent
à la région de Nice limage dun
vivier créatif où lon sait capter avec
pertinence de multiples influences tout en respectant la
transmission de traditions musicales.
Dans le centre Var, Michel Montanaro, avec son groupe Vent
dEst, composé de chanteurs originaires de différents
pays de la Méditerranée, travaille à
un échange des cultures et conçoit des Ballades
pour une mer qui chante. Quant à Jean-Louis
Todisco et son ami de toujours, le tambourinaïre brignolais
Christian Flayol, ils conduisent un groupe de musique dans
le style trad-innovatif, cest-à-dire
dans un genre perméable aux influences du rock. René
Sette, également installé dans le Var, travaille
plutôt un répertoire traditionnel de chants
populaires provençaux et italiens. Il arpente les
églises et salles de concerts de la région
avec une constance et une passion inépuisables, et
recueille dans chaque village les chants encore connus issus
de la tradition orale.
Dans le Vaucluse, le chanteur et compositeur Jean-Bernard
Plantevin définit son répertoire selon trois
approches : la tendance à la galéjade, le
thème de lamour et lexpression de la
revendication. Véritable vedette locale, il a également
traduit en provençal des chansons de Pierre Perret,
à linstar de Stéphane Magnelli, installé
dans le même département, qui reprend Michel
Fugain en provençal, ou André Chiron, bien
connu pour ses traductions de chansons de George Brassens
quil a incluses dans son répertoire. À
Avignon, les quatre frère et surs de la famille
Magrini se sont regroupés pour chanter les troubadours,
Mistral et les poètes provençaux ou leurs
propres compositions.
 |
|
JB Plantevin,
Renat Sette
Au
cours des cinquante dernières années,
chanter la langue dOc est devenu une pratique professionnelle,
active et reconnue. La diversité des interprétations
fait écho à la diversité dialectale
de la langue, et chaque génération peut trouver
dans cette multiplicité des genres celui qui lui
agréera le mieux. La langue dOc reste vivante
et tous les musiciens et chanteurs que nous venons de citer
chantent la gloire de son histoire et de son peuple.
*******************************************************************************************
Elisabeth
Cestor , en liaison avec le label " Empreinte digitale
" a effectué une recherche universitaire de
sociologie de la production musicale portant sur les musiques
dexpression occitane de 1960 à 2000. Elle a
également participé au stage de la Division
du dialogue interculturel de lUNESCO sur la Route
de lEsclave.
|