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DE LA LANGUE À LA CRÉATION
Par Jan-Mari Carlotti
La langue cest le Provençal, ou Occitan
(de Provence). La polémique stérile (le Provençal
ne serait pas de lOccitan !..) empêche de voir
le fond : la Provence, lOccitanie, le Monde seront
ce que nous en ferons et pas quen chansons !
Quand nous fondons Mont-Joia, à lautomne 73,
avec Patrice Conte et Jan-Nouvè Mabelly, dans son
cabanon du Montaiguet, à Aix, cest bien la
décision de chanter en Provençal, de défendre
et dillustrer cette langue et toute la culture quelle
porte - " quau ten la lengo ten la clau " - qui
nous aide à écarter les réticences
post-68, telles que jouer en public, faire des disques,
devenir professionnels. Gagner sa vie en chantant en "
patois " est alors difficilement concevable ; ça
ne lest plus ! Et pour ceux de ma génération,
aux quatre coins de lOccitanie, cest la plus
belle des réussites. Nous voulions être normaux,
tout simplement et lon ne dira jamais assez limportance
de lexemple dAlan Stivell ! On peut qualifier
cette démarche de politique et militante : provençaux,
nous prenions en compte aussi bien le passé que le
futur ou lespace de lOC.
Le premier répertoire de Mont-Joia comptait pour
moitié des airs et des chansons du trio, dont les
textes étaient revus avec Léon Isnard, le
poète félibre aixois, car cette langue, reconnue
comme mienne, il convenait de lapprendre même
si je la comprenais demblée.
Jan-Mari Carlotti à Mondragon, 2000.
En
tout cas, le faux débat création-tradition
ne se posait pas : la Tradition ce nest pas un répertoire
ou des pratiques anciennes, cest ce qui est en train
de se transmettre, in vivo, nourri de toute la vie des êtres
et de la société où ils vivent. La
Création il fallait bien quil y en ait eu,
pour que nous gardions tant de trésors du passé
et je préfère le terme chanson nouvelle, qui
me situe où jespère être, au mitan
entre aquelei quan trobar e aquelei que trobaràn
. Lhistoricité, la datation, la localisation
le classement qui révèlent une quête
mal placée de lidentité ou, pire, de
lauthenticité, me semblent incongrues, souvent,
quand on traite du Folklore qui échappe justement
à " lordre dei relotges " , et qui
est de lautre côté du temps, du domaine
de léternité comme les herbes sauvages
Ce " sauvage " quon extirpe en nous, depuis
trois siècles en même temps quon dévalorise
le folklore et quon génocide le brave peuple
de Carnaval !
Chanter
est un vieil acquis de la classe humaine : la parole
et lécrit ont toujours appartenu au Pouvoir
! Or, en chantant, ou en rimant un petit quatrain improvisé,
on peut tout dire, ou presque, selon son art... de chanter,
et cette créativité-là est en chacun
de nous. Outre la fraternité avec les autres cultures
populaires, cest pour moi limportant de cette
aventure dautodidacte en musique et de plongeon dans
loralité, après des études dhistoire,
de Sanskrit et dethno. Je suis de la génération
qui a vu reconnaître la chanson de variétés
comme un art majeur, et se perdre dans le même temps
le chant au travail, ou dans la rue, ou nimporte où,
quand ça vient... Le chant qui permet à chacun
denchanter son mal, même si on nest pas
de la culture du blues, ou de la saudade. La mode des "
voix " bien propres, bien justes, qui sert bien la
culture dominante, fait oublier que le chant est un art
qui ne nécessite pas forcément de la voix,
mais qui veut en revanche une langue (chacune a sa musicalité
et sa technique pour la rendre), des mots et un sens qui
fondent lémotion et guident linterprétation.
Premier achat avec mon premier cachet de chanteur provençal
: le Trésor du Félibrige, le dictionnaire
de Frédéric Mistral (qui nest pas un
dictionnaire mais un Trésor.). Premier déplacement
du groupe, le voyage chez Chantemerle, à Nyons
bien étonné de voir des jeunes venir dAix
pour acheter les derniers exemplaires du Damase Arbaud.
Notre enthousiasme de " primadié " refondateurs
naurait pas tenu si nous ny avions trouvé
des dizaines de chansons à notre goût et au
goût du public, comme dans le Carrateiron dAix,
les Noëls de N.D. des Doms dAvignon, sans parler
des troubadours du Moyen Age ou des collectages personnels
(Alpes, Etang de Berre... mais aussi Toscane, Sardaigne,
Catalogne...), et de la collaboration avec les " pros
" Bouvier, Pelen , Matthieu, Romagnan
) Il y avait
déjà trop de chansons et pas assez de gens
pour les chanter
La richesse du patrimoine provençal,
loubli qui pesait en particulier sur la chanson explique
que dans les années Mont-Joia (73/83) où par
la suite, jai surtout travaillé à la
remise en circulation de la chanson folklorique. Jen
ai été nourri, bien sûr, pour mes propres
chansons, jy ai musclé ma créativité,
car il en fallait, toujours, pour redonner vie à
ce répertoire dont la plus grande part nétait
plus utilisée ; de Naples à Valencia, tous,
dans la même situation nous utilisions le terme "
reelaborazione " de Roberto de Simone, de la Nueva
Compania.
Je nai jamais senti de contradiction entre mon nationalisme
provençal et mon internationalisme, ancien déjà
en 73, damoureux de la culture populaire, vous savez,
celle où quand le vin est bon, ce nest pas
forcément parce quil est cher.
Jai cherché à vivre dans cette langue,
à trouver mes chansons en son sein, à transmettre
ce que jai reçu de ma famille, lévidence
de chanter, plus quun répertoire ancien (ma
Tante Octavie Roux, par exemple, manadiére à
Tenque en Crau, chantait " la saladelle ", lhymne
camarguais, en français, aux Présidents qui
passaient, mais ne se souvenait plus que de Magali ou de
La gamba mi fa mau..comme tout le monde !) et bien sûr
tout ce que jai reçu et reçois de lOC.
Banalité, peut-être mais trouvez mieux que
ces vers de Peirol, le troubadour, qui figuraient sur la
première pochette de Mont-Joia (1975)
" Bon conselh vos don e gent / Amatz e chantatz sovent
"
Chanson
nouvelle ou ancienne peu importe, pourvu quelle
soit chantée dans linstant ! ..Vous me comprendrez
mieux si je vous salue de ce couplet traditionnel dont vous
reconnaîtrez la mélodie :
" ...Le voici, il tombe du ciel
Le Gui-de dla Mission des Musi-ques
Des Mu-musiques traditionnelles
Il est beau, il est essentiel
Létait temps quil se réalise
Merci à léquipe de Fanise
À tous ceux quont participé
Espérant quils ont bien encapé!
"
Jan-Mari Carlotti, Ais, décembre 2001.
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Fondateur du Groupe et de lAssociation Mont-Joïa,
Jan-Mari Carlotti, à travers ses multiples
activités de chanteur, créateur, musicien
de bal, chercheur sur la chanson occitane, organisateur
de rencontres, est lun des artistes essentiels de
la culture dOc et de la création artistique
en Provence. Installé à Arles, il est aussi
lun des grands poètes du monde rhodanien.
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