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Musiques de rue, musiques d’espace et de fêtes : nouveaux enjeux culturels en Provence.
Par Eric Montbel


Existe-t-il une manière nouvelle et alternative de "faire de la musique" ?
En quoi les musiques traditionnelles sont-elles porteuses de cette modernité que l’on associe généralement de façon exclusive aux avancées technologiques (au mieux) ou à l’évaluation subjective attribuée par les radios et les télévisions (au pire) ? Ici en Provence, comme en Bretagne par ailleurs, la musique sort des cadres classiques, et impose sa modernité par une façon originale d’occuper les espaces extérieurs, la rue, la place ou le lieu public. Les musiques traditionnelles se glissent tout naturellement dans cette localisation ouverte, qui quitte le lieu de la scène classique pour rechercher celui du plein air, qui abandonne les standardisations usuelles du jeu en groupe pour trouver des manières collectives, festives, parfois même improvisées, de pratiquer la musique. En cela ces musiques se trouvent au cœur d’une re-définition spontanée de l’enjeu culturel et social.

Boukovo, fanfare macédonienne

On se souvient peut-être des groupes expérimentaux des années 70, tels le "Urban Sax" de Gilbert Artman (une trentaine de saxophonistes en costumes blancs et masques à gaz lâchés dans les rues), apparus dans le sillage du free-jazz et de la scène pop, inspirés des compositions ouvertes de John Cage et des happenings du Living-Theater. Ces liens entre l’expérimental et le populaire, les musiques contemporaines et les pratiques collectives les plus anciennes ont trouvé quelques adeptes en France, notamment dans les sphères jazz et musiques improvisées, avec par exemple le "Free-jazz Workshop" et la "Marmite Infernale", issus de l’ARFI (Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire) de Lyon, ou encore avec les blues ruraux de Bernard Lubat et son Uzeste Musical. Plus près de nous, les concerts "déconcertants" d’un Nicolas Frize semblent eux aussi s’inspirer de ce champ fantastique du décloisonnement spatial et esthétique (concerts de baisers, concerts de rires, ou de sirènes de pompiers…). Nicolas Frize (né à Briançon) propose ainsi une nouvelle conception de l’environnement sonore et de la notion de " bruit " : le son de la rue et la ré-appropriation de l’espace public en tant que lieu festif permettent de tracer au-delà de la seule musique une convivialité joyeuse et poétique, porteuse aussi d’une philosophie, et qui donne en tout cas quelques pistes pour une culture citoyenne et collective. Mais où se classent de telles expérimentations ? Leur contenu les dirige vers le champ des musiques contemporaines, quand le public qu’elles mettent en scène, le succès qu’elles remportent et le sens que leur donne le compositeur permettent de les associer à un grand mouvement populaire de réinvestissement du geste musical.

Tarrabastal à Cruis


En Provence, on ira peut-être chercher du côté des musiques traditionnelles et néo-folkloriques une telle filiation. Et l’on se prend à rêver d’un événement musical qui associerait l’inventivité d’un compositeur–metteur en scène de cette École, et le potentiel festif et puissant que représente un grand rassemblement de tambourinaires, de fifres ou de violons.
Aujourd’hui certains groupes de musique traditionnelle ont fait le lien, consciemment ou non, à la fois avec cette filiation récente née des années pop-folk-jazz, et avec les fêtes locales que l’on peut observer un peu partout en Provence, certaines depuis plusieurs siècles sans doute. Pour l’observateur attentif de ce monde audacieux et créatif, qui est celui des musiques traditionnelles aujourd’hui, ces groupes sont bien connus, qu’ils soient amateurs ou semi-professionnels. " Tarabastal ", de Saint-Rémy de Provence semble le plus ancien car il pratique depuis une quinzaine d’années. Il s’agit d’un ensemble d’une vingtaine de fifres et tambours, hautbois et percussions, essentiellement en activité aux périodes de Carnaval. " La Compagnie du Rigodon ", des Hautes-Alpes, fut créée quant à elle beaucoup plus récemment. Elle est constituée au gré des disponibilités d’une vingtaine de joueurs et joueuses de violon, donnant à entendre essentiellement un répertoire hérité des grands violonistes du Champsaur tels Milou Escalle, et de compositions de la même veine. Un autre ensemble, beaucoup plus jeune puisqu’il exerce depuis quelques mois seulement, est celui des " Tambourinaires en Compagnie ", installés dans le Var, et qui offrent une musique de rue inventive, associant l’image emblématique des galoubets - tambourins à celles plus inattendues de soubassophones, cuivres divers et autres percussions de fanfare. D’autres groupes se créent, évoluent vers leur propre inspiration, tel " Le Condor " du pays arlésien, qui réunit galoubets, percussions, cornemuses, instruments électriques, adultes, enfants, pour un joyeux défilé atypique.
Cette évocation d’une " fanfare traditionnelle et populaire" est bien présente aussi dans les nombreuses " batucadas " apparues dans les fêtes depuis quelques années. Ces " batucadas " où s’expriment essentiellement des amateurs, à base de nombreuses percussions afro-américaines, se veulent d’inspiration brésilienne, en référence là aussi au Carnaval. Elles sont surtout révélatrices d’une nouvelle musique européenne née dans les quartiers communautaires de Londres, de Berlin et d’Amsterdam, et s’inscrivent dans ce mouvement précis d’investissement de l’espace public urbain propre aux nouvelles donnes culturelles.

Tarrabastal à Cruis


La notion de " musique amateur ", " d’amateurs " plutôt, est celle qui détermine aussi les grands rassemblements festifs de musique provençale néo-folklorique, impressionnants de force et de représentativité symbolique, tels le défilé des tambourinaires pour le Festival du Tambourin d’Aix-en-Provence, où plus de 200 joueurs de galoubets de tous âges, issus des écoles et groupes musicaux innombrables en Provence, sont réunis sur le cours Mirabeau un jour du mois d’avril. On se souviendra ici du " Défilé des Droits de l’Homme ", organisé par JP Goude sur les Champs-Elysées en 1989 pour le bi-centenaire de la Révolution. Nombre de musiciens de ces groupes d’aujourd’hui étaient présents dans ce défilé de plus de 1000 musiciens traditionnels français, et sans doute trouvera-t-on là quelques prémices d’une idée forte et d’une appropriation contemporaine de la rue comme lieu de la représentation musicale et symbolique. Le nombre y exprime un sentiment collectif (celui de la manifestation, de la revendication, ou bien des musiques sont là aussi sollicitées, est du même ordre) et même si l’individualité y perd en subtilité et en sensibilité lyrique, le " son " qui se dégage est bien celui d’une esthétique particulière. La qualité, l’esthétique d’un son musical tiennent tout autant dans l’habileté de l’exécution que dans son historicité, et dans le " sens " que le son induit. La lisibilité du son collectif est ici celle d’un indicateur festif, qu’un musicien seul porterait différemment, car son champ d’expression serait plutôt réservé à une écoute attentive. Jouer ensemble à 10, 20 ou 150, souvent à l’unisson, faire sonner quelques rares harmonies, animer les corps des participants pour les conduire de la passivité recueillie vers l’exultation et le plaisir de la danse, c’est de toute évidence un geste musical qui obéit à un souci et des règles différentes de ceux des musiques concertantes, qu’elles soient classiques ou jazz. Il n’est pas étonnant que les publics les plus jeunes, ceux qui fréquentent le club, la rave-party ou les lieux de danse alternatifs de quartiers, soient attirés naturellement par ces formes décalées des nouvelles musiques traditionnelles. Et il est amusant de rappeler à cet instant combien ce qui pourrait apparaître comme une nouveauté radicale s’inscrit en Provence dans une filiation ancienne, depuis les pélerinages musicaux des gitans des Saintes-Marie-de-la-Mer, jusqu’aux danses de Bacchu-Ber de Pont-de-Cervières. Et que le " son " possède un poids historique et symbolique fort ancien.

Fes'tamb, Aix-en-Provence

Quelques fêtes traditionnelles en Provence
Avant d’être Terre de Festivals (et peut-être pour cette raison-même), la Provence fut terre de fêtes. Le recensement de Achard en 1785, en dénombre près de 450… Aujourd’hui certaines de ces fêtes ont été maintenues, d’autres réactivées, recréées. En voici quelques-unes où la musique tient toujours une place remarquable:
Les Tripettes de Barjols (Boeuf Gras), 16 et 17 janvier
Les " Fieloa " de Saint-Martin de Castillon (période de Carnaval)
Les Belles de Cheval-Blanc (Mardi-Gras)
Le défilé de la Souche à Villeneuve-lez-Avignon (Saint-Marc, le 25 avril)
La procession des bouteilles à Boulbon (1er juin)
L’Arbre de Mai de Cucuron (21 mai)
Les Bravades de Saint-Tropez Fréjus, Sainte-Maxime, La Garde Freinet, Vidauban, Signes, Séguret, Solelhas, Castellane…(mois d’été)
La Fête du Drac à Mondragon (21 mai)
La Tarasque de Tarascon
La Fête de la transhumance à Saint-Rémy- de-Provence
La Fête des Gardians en Arles (1er mai)
Fêtes de la Saint-Jean (partout, notamment sur le Ventoux)
La nuit du petit Saint-Jean à Valréas (24 juin)
La danse du Bacchu-Ber à Pont-de-Cervières (15 août)
Les " carreto ramado " à Maussane, Mollègès, Barbentane, Maillane, Saint-Rémy, etc… laïques ou religieuses
Les Cavalcades de Saint-Éloi à Château-Gombert, Allauch, Auriol…
L’Offerte du citron à Signes
La fête des pêcheurs à Cagnes-sur-mer
Les messes de minuit, mystères, pastrages, offrandes et crèches vivantes à Séguret, Barbentane, aux Baux, Bonnieux, Méthamis, Istres…
Le pèlerinage de Saint-Gèns à Monteux (mai)
Le pèlerinage de Sainte-Sara aux Saintes-Maries. (24 mai)
La procession du Panier à Marseille (15 août)
Pour découvrir en lecture ces nombreuses occasions de musique populaire, avant de les vivre en sons et couleurs, on se reportera avec plaisir au très beau livre de Laurent Giraudou pour les photos et Serge Bec pour les textes,
" Fêtes de Provence ", Edisud 1994. Pour une approche plus scientifique, on se reportera aux travaux de Maurice Agulhon (" La République au village ", Le Seuil,1979) et surtout à l’ouvrage de Michel Vovelle, " Les métamorphoses de la fête en Provence de 1750 à 1820 ", Paris, Flammarion 1976


Intériorité du sens, extériorité du son : en effet les musiques en Provence se jouent (aussi) dehors. Si l’un des traits marquants des musiques croisées est ici leur faculté d’extériorisation, leur besoin de faire entendre le son collectif non seulement sur la scène mais aussi dans la rue du quartier, sur la place du village, et si ce message culturel est un message fort et lisible, il convient d’en souligner la part d’héritage : l’héritage des grandes fêtes traditionnelles de Provence - Carnavals, bravades, aubades, passa – carrièra et autres pastrages, sans oublier les multiples pèlerinages qui caractérisent cette Provence catholique ancienne, et dont la figure la plus célèbre serait peut-être aujourd’hui la procession gitane de Sainte-Sara. Ces héritages se développent aujourd’hui, connaissent même un succès à la fois touristique, bien sûr, mais aussi local car ils établissent le lien social et rejoignent les désirs d’une nouvelle socialisation urbaine, semi-urbaine et rurale. D’ailleurs l’origine religieuse de la quasi-totalité de ces fêtes populaires laisse parfois la place à une appropriation laïque, comme certaines " carretas-ramadas " ou cavalcades " rouges " apparues récemment. Le Carnaval de la Plaine, à Marseille, est par exemple un écho significatif de ces nombreux carnavals associatifs et laïcs re-créés depuis une dizaine d’années, portés par les réseaux socio-culturels de quartiers, nombreux, et marqués politiquement par un souci de globalisation. Ces carnavals font bonne place au multi-culturel et aux musiques communautaires, qu’elles soient asiatiques, antillaise ou orientales , et correspondent logiquement à la population des enfants scolarisés de nombreux quartiers. Des associations militantes portent ces engagements et tracent le chemin de rencontres décloisonnées entre musique, arts plastiques, théâtre, multiculturalisme et revendication linguistique provençale : ainsi le groupe " Nux Vomica ", à Nice, ou les associations " Micmac ", " L’Ostau dau pais marselhes " au quartier de la Plaine de Marseille.
L’ancestrale fanfare populaire, celle qui animait le bal de village ou la cérémonie officielle un peu partout durant les XIXème et XXème siècles, est elle aussi recyclée, au profit de fanfares jazzy-trad-balkaniques tant en Provence qu’en Languedoc : ainsi l’excellent orchestre Boukovo. S’il existe encore un lien entre musique populaire et ritualité, c’est bien par la fanfare ou l’Harmonie de village qu’il fut maintenu au cours du siècle précédent, même si le groupe folklorique a pris le relais dans bien des communes rurales.

La Compagnie du Rigodon

Aujourd’hui la ruralité signifiante des musiques populaires est assumée dans sa complexité et sa mixité, loin des stéréotypes, et remet au goût du jour des pratiques presque perdues : elles n’ont pas connu une pétrification symbolique et sociale qui les auraient destinées au seul rôle touristique… Ainsi le chant populaire résiste-t-il à l’appauvrissement esthétique constaté dans d’autres régions de France. Quiconque s’est trouvé au milieu d’un passa-carrièra à Coaraze ou dans les rues de Cruis à l’écoute d’une Aubade sait combien les ensembles polyphoniques de rue, combien les musiques de bistrots peuvent générer de convivialités spontanées. Ici le chant populaire et collectif trouve sa place : ainsi les " chorales " alpines telles " En Prals ", " Corou de Berra " et les nombreux groupes réunis au sein de " Alp’Harmonia " semblent répondre eux aussi à cette re-définition de la pratique musicale et de son sens.
On trouvera bien sûr quelques raisons climatiques à cette facilité d’extérioriser la musique et à la porter dans la rue, car il vaut mieux improviser à l’ombre des platanes que danser sous la pluie… La fête en Provence a toujours été un élément essentiel de la culture populaire, et cette région s’est donné depuis longtemps des moyens collectifs d’organiser les musiques de fête, depuis les anciens abbés de jeunesse jusqu’aux modernes associations et " communautés de communes ", en passant par le Félibrige, les Académies de musique et de danse, les fanfares et autres groupes mutualistes. Il faut noter combien en Provence ces musiques ont su échapper au piège de la folklorisation exclusive et réductrice, tant ce domaine est ici un enjeu à la fois culturel et social.


Groupe de tambourinaires, début du XXème siècle.

Mistral inventa voici 120 ans l’idée-même de préservation et de création de la culture provençale, qui était sa définition du Folklore : sans doute aurait-il applaudi ces musiques joyeuses et souvent indisciplinées, qui expriment la vie et le ressourcement, et l’universalité généreuse portée bien au-delà de la Provence.

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Musicien, collecteur, Eric Montbel est un spécialiste des cornemuses du Centre-France, et du corpus francophone des chansons traditionnelles. Directeur artistiques des groupes Le Jardin de l’Ange et Le Jardin des Mystères , il est aussi conseiller artistique auprès de la Mission des musiques et danses traditionnelles de l’ARCADE.