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Françoise Atlan

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MUSIQUES DU MONDE PROVENCAL
Par Phillipe Fanise

" Aix est la capitale d’une Provence idéale qui irait de Jérusalem jusqu’à Rio de Janeiro "
Darius Milhaud
Darius Milhaud aimait dire et répéter cette phrase qui lui tenait à cœur. Mais il n’imaginait sans doute pas que quelques années plus tard, sur les places et cours d’Aix en Provence, et dans toute la Provence, de Marseille à Grasse, Martigues ou Mondragon, on pourrait entendre aussi bien le son familier des tambourins de Provence, que la beauté orientale des chants judéo-arabes, ou les rythmes métissés des danseurs de Capoéira !

La Provence idéale de Darius Milhaud est devenue réalité. Elle est devenue microcosme des cultures du monde. Elle est entrée dans le monde et le monde est entrée en elle. Cela s’entend dans toutes ses musiques, cela se voit dans toutes ses danses, du Théâtre Antique d’Arles au Palais des Papes, du Vieux-Port et des anciens docks à la Promenade des Anglais, des vallons de la Sainte-Baume aux villages perchés du Mercantour. Il faudrait être aveugle ou sourd pour ne pas le voir et l’entendre.
De même qu’une grande partie des espèces végétales d’arbres, de fruits et d’herbes de Provence, sont venues un jour d’autres contrées pour pousser dans la terre provençale, des hommes d’ici, venus d’à côté, ou de plus loin, ont semé ici des chants, des rythmes et des pas de danse, qui se transmettent, se reproduisent , se croisent, se transforment, le plus naturellement du monde ! Ainsi de saison en saison , de siècle en siècle se transforment les paysages de Provence, ceux de la nature comme ceux de la culture.
Ce guide se voudrait comme un herbier de toutes les musiques traditionnelles que l’on pourrait en ce moment récolter ici, de la Camargue aux Alpes, du Rhône à la Méditerranée.


Festival du Tambourin d'Aix -en-Provence

Certaines sont en train de disparaître. D’autres arrivent …

Provence idéale…
Mais revenons tout d’abord sur cette notion de " Provence Idéale " de Milhaud , car elle nous permet de mieux pénétrer dans le domaine des musiques et danses traditionnelles. Parler d’une Provence idéale c’est sous entendre que la Provence n’est pas qu’une région sur une carte, mais aussi une idée, variable d’une personne à l’autre. Il n’existerait donc pas de Provence absolue, objective, définitive. Ce qui semble bien être le cas lorsque l’on compare la Provence de Mistral et celle de Giono , celle de Bosco et celle de Daudet, celle de Cézanne et celle de Van Gogh, et encore plus si l’on compare celle de Pagnol à celle de Marius et Jeannette ou de Jean-Claude Izzo. De Mireille à Fabio Montale ! A chacun son imaginaire de la Provence, que l’on soit peintre, musicien ou poète. La Provence, comme l’Andalousie, est l’une des régions d’Europe qui incite le plus à une vision mythique, sans cesse recréée par le pouvoir de l’art. Les personnages de Mistral, seul écrivain français non francophone couronné par le Prix Nobel, sont, comme ceux d’Homère ou d’Hugo, des personnages mythologiques plus que réels, bien différents de ceux que Zola, l’aixois, dépeindra un peu plus tard dans les Rougon Macquart, dont le cycle débute en Provence.
Cette grande diversité de l’imaginaire provençal se retrouve également dans le domaine des musiques et danses traditionnelles, ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la lecture des points de vue exprimés dans les articles qui composent la première partie du guide. Les Provence(s) de Rémi Venture, de Jean-Marie Carlotti, de Jean-Yves Royer, de Thierry Cornillon, de Jean-Luc Domenge , d’André Gabriel, de Patrice Conte se ressemblent sans se ressembler. Cela tient à la diversité du pays, des pays, des parcours de chacun, et surtout au regard des personnes. Il y a tant de façons de voir et d’entendre une même région. Plus que toute autre expression les musiques et les danses sont le reflet de cette diversité du regard et de l’écoute portée à son pays, contrairement à l’idée faussement réductrice, très répandue, qui consiste à assimiler un pays à une seule tradition. Même s’ils sont très nombreux à en jouer, tous les provençaux ne jouent pas du tambourin, pas plus que les bretons ne jouent tous du biniou ou tous les africains du djembé. Et même ceux qui jouent du tambourin n’en jouent pas tous de la même manière…

Passe-Montagne


Provence diverse…
Le mot clé des musiques de Provence est le mot diversité, un mot précieux et riche de sens à l’ère de la globalisation, ainsi qu’en témoignent les récentes déclarations de l’Unesco et du Conseil de l’Europe à ce sujet. Peu de régions en France, et même en Europe, présentent une telle diversité de musiques rangées dans la catégorie " traditionnelles ". On y retrouve l’héritage folklorique du siècle dernier, initiée par la Renaissance provençale du félibrige, pratique importante qui n’a cessé de se développer au 20ème siècle et reste encore très vivante ; une musique provençale écrite d’inspiration savante pratiquée notamment par les tambourinaires ; de nombreux chants populaires de transmission orale, dont beaucoup furent collectés par Damase Arbaud au 19ème siècle et dont le collectage se poursuit actuellement ; des musiques revivalistes dites " folk " ou " trad " des années 70/80 portés par les mouvements occitanistes et de nombreux français d’autres régions de France venus vivre en Provence, à quoi s’ajoute une très importante pratique de musiques méditerranéennes et de musiques du monde comme on le verra un peu plus loin, ainsi qu’une création très vivante de musiques nouvelles d’inspiration traditionnelle difficiles à qualifier. Ainsi co-existent en Provence des traditions musicales vivantes qui vont de la période dite baroque des 17ème et 18 ème siècle jusqu’aux musiques planétaires du début du 21ème siècle, soit un ambitus de près de cinq siècles. Les Noëls de Nicolas saboly, composées dans les années, font aujourd’hui encore partie du répertoire habituel de nombreux tambourinaires, et sont l’occasion de nombreux arrangements et de nouvelles instrumentations. Cette diversité dans le temps et dans les genres, porteuses de valeurs culturelles différentes implique par conséquence de ne pas appliquer un seul mode actuel de pensée et d’analyse à l’observation des pratiques musicales provençales. (cf article d’André Gabriel à ce sujet).Les critères souvent retenus pour qualifier la musique traditionnelle de transmission orale ne correspondent que partiellement et imparfaitement à la situation provençale, comme c’est également le cas en Catalogne et au Pays basque. La transcription sur des partitions , par exemple, y joue un rôle essentiel (carnets de tambourinaires) comme c’est aussi le cas de plus en plus fréquent , remarquons le, dans la création de nouvelles musiques traditionnelles, de plus en plus composées… et déposées à la Sacem. Il serait souhaitable, à la lumière de ce qui se passe dans le Sud de la France et dans d’autres pays d’Europe, de reconsidérer l’idée que les français se font de la frontière séparant musiques " traditionnelles " et musiques " savantes ou classiques ", surtout si l’on veut qu’elles trouvent leur juste place dans les conservatoires.

Duo Saaj

Provence complexe…
Si l’on applique à la Provence la méthode d’observation régionale de Denis de Rougemont, l’un des pères fondateurs de l’Europe culturelle, et le concept d’unitas multiplex, du sociologue Edgar Morin observant les identités complexes, la région Paca présente toutes les caractéristiques d’une région européenne complexe à géométrie variable, selon que l’on se place d’un point de vue historique, géographique, administratif, ou culturel.
C’est la seule région de France à associer trois entités distinctes, mais pourtant mêlées sur le plan culturel ( une partie des Alpes se dit provençale, ainsi qu’une partie de la Côte d’Azur). Il n’a pas été donné de nom commun à ses habitants (Pacadiens, Pacaliens ?), ce qui ajoute à l’impression de diversité de la région et nous conduit à employer dans cet article le terme " provençal " dans un sens très large couvrant tout l’espace régional, bien que les habitants du Pays Niçois et des Hautes-Alpes ne soient pas provençaux.
Si l’on adopte maintenant un regard européen plus distant, on pourra distinguer plusieurs appartenances. Il s’agit d’une région française francophone, d’une région méditerranéenne, d’une région alpine. Mais l’observation des pratiques musicales, culturelles et linguistiques anciennes et actuelles nous permettent également d’identifier une région provençale, dont la culture spécifique déborde sur le Gard, le sud de la Drôme, le Piémont italien, et d’une manière plus large une région occitane appartenant à un grand ensemble linguistico-culturel allant des Alpes aux Pyrénées et au Massif Central, de la Méditerranée à l’Océan Atlantique, comprenant six régions de France, et plusieurs vallées d’Italie et d’Espagne. On pourrait parler aussi d’une région de culture historiquement latine , centrale dans l’Europe du sud entre les mondes ibériques et italiens.
Complétons cette liste par la dimension européenne d’une région très appréciée, où transitent, séjournent et s’installent de nombreux européens et la dimension mondiale due à une très large immigration et un rayonnement touristique et artistique international, pour avoir une idée assez complète des multiples dimensions géo-culturelles de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ces niveaux d’appartenances plus ou moins fortes, dont tous ne sont pas nécessairement perçus par la population ou l’administration, peuvent jouer en revanche un rôle important dans les pratiques culturelles et notamment dans les musiques et danses traditionnelles, où l’appartenance locale et régionale, identitaire et communautaire, le cadre de vie, les origines géographiques, les pratiques linguistiques et les références ethniques sont souvent déterminantes dans les goûts et comportements culturels. Enfin il ne faut pas oublier la dimension religieuse, essentielle dans les traditions musicales : la Provence est une région de forte culture chrétienne, ainsi qu’en témoignent les fêtes provençales et la nature du répertoire de chants et musiques traditionnels. Le plus grand festival de musiques provençales est probablement la période de Noël : veillées calendales, concerts de Noël, crèches et messes de minuit, pastorales … suivi par Carnaval. La Provence est également riche de la présence ancienne des traditions de l’Islam et du Judaïsme, religions très vivantes en Provence, apportant depuis longtemps une importante contribution artistique et culturelle au patrimoine régional. Sur cette question Darius Milhaud ne nous démentirait pas !
La région Paca, où se trouvent deux des cinq plus grandes villes de France (Marseille et Nice) présente à la fois un environnement urbain et rural, un contexte montagnard et maritime, qui, de manières complémentaires nourrissent la pratique des musiques traditionnelles. La dimension côtière et urbaine favorise davantage la dynamique d’ouverture, de brassage et de métissage, et les valeurs de changement, alors que la dimension rurale et montagnarde favorise davantage le maintien du patrimoine vivant, de la langue et de la culture d’Oc (souvent appelée patois par les locuteurs) et les valeurs de permanence, ainsi que l’a souligné Fernand Braudel, décrivant les montagnes comme les " conservatoires du passé " en Méditerranée. Ces deux énergies croisées de fidélité au pays et d’ouverture au monde créent les conditions propices à une forte créativité, qui s’exprime aussi bien en milieu rural que urbain . Certains villages tels que Correns, Mondragon, Cruis ou Coaraze, jouent aujourd’hui un rôle de carrefours précieux pour les musiciens traditionnels ainsi que certains quartiers de Nice et de Marseille ( la Plaine, le Panier…). D’ailleurs il semble bien, si l’on observe les musiques traditionnelles d’Europe que la rencontre mer/montagne crée une double dynamique favorable à la vitalité des musiques traditionnelles, comme on peut le constater par ailleurs en Grèce, Andalousie, Corse, Pays basque, Galice, Languedoc, Catalogne, Irlande, Ecosse, Turquie, Albanie, Italie.
La diversité provençale, si elle est source de richesse, est également, il faut l’avouer, la source de querelles internes fréquentes entre provençaux. Nous ne nous mêlerons pas aux disputes anciennes et actuelles portant sur la graphie et la relation de la Provence avec les autres pays d’Oc, sinon pour regretter que cette énergie et ce temps ne soit pas dépensés à mieux transmettre et faire connaître la richesse du patrimoine régional en Provence, en France et en Europe, comme le font si bien les bretons, les corses et les catalans par exemple.
Peut-être existe-t-il en fait autant de Provence(s) différentes que de provençaux ?
D’ailleurs on assiste aujourd’hui à une telle individualisation de la pratique musicale traditionnelle qu’on peut se demander s’il n’y aura pas bientôt autant de musiques traditionnelles différentes que de musiciens traditionnels, ce qui peut sembler à priori totalement paradoxal, et pourtant ressemble de plus en plus à la réalité. La tradition deviendrait ainsi peu à peu le royaume de l’individu ou du petit groupe face à une globalisation uniformisante clonant producteurs et consommateurs de tous pays autour d’une musique commerciale dominante véhiculée par les grand media du monde. Il existe aujourd’hui tant de possibilités de croisements entre traditions d’origines diverses, entre musiques traditionnelles de styles et d’époques différentes (devenues toutes contemporaines par le disque),entre musiques traditionnelles et autres musiques , que chaque musicien peut désormais inventer sa propre musique " traditionnelle ", à nulle autre pareille, reconnaissable entre toutes, et lui donner le nom qu’il lui plaît. On peut bien sûr craindre que cette musique, très ( trop ?) personnalisée, ne soit plus celle d’un groupe humain, d’une communauté, d’un pays, et ne joue plus le rôle social, conglomérant d’une " vraie " musique traditionnelle collective connue de tous ; mais on peut aussi se réjouir du fait que les musiques traditionnelles soient le royaume où explose la diversité des cultures et des personnes face à une forme de mondialisation acculturante.
A vrai dire il n’y aucune raison de voir de contradiction entre tradition et personnalisation. Il est tout à fait possible de pratiquer à la fois sa propre musique individuelle, pour s’exprimer soi-même, et la musique commune de tous, pour communiquer avec les autres ; ce que font très bien de nombreux musiciens traditionnels de notre région, autant capables de créer des musiques originales que de se fondre dans un Passa Carriera de Carnaval ou une fête de mariage, parmi les " leurs ". Les grands porteurs, les grands transmetteurs de tradition sont en fait avant tout des individus libres dotés d’une forte personnalité, et non les institutions reproductrices du passé. L’attachement à une tradition et la liberté individuelle ne s’opposent nullement . " L'homme n'est pas soumis à son héritage, c'est son héritage qui lui est soumis " nous rappelle André Malraux à propos de l’héritage culturel (21 Juin 1936 à Londres) Provence d’Oc…
La musique provençale n’existerait pas. C’est un (vrai) provençal qui le dit ! C’est troublant mais sans doute vrai ! Difficile en effet de décrire ce que serait un mode, un rythme, un style polyphonique typiquement provençal, uniquement provençal, comme on peut le faire d’un rythme bulgare, d’une polyphonie sarde ou d’un chant flamenco andalou. Bien sûr il y a le tambourin, devenu au fil des siècles l’instrument emblématique des provençaux, mais il ne faut pas pour autant confondre instrument et musique. On peut jouer toutes sortes de musiques sur un tambourin, de la Marseillaise (qui n’est pas provençale) à la Badinerie de J.S Bach, qui n’était pas très provençal, en passant par la célèbre Farandole de Tarascon, qui, elle, semble plus provençale. !
Mieux vaut donc être prudent et parler de musique(s) de Provence, ou même de musique(s) en Provence, même si tout le monde n’est pas d’accord pour dire avec précision où commence et s’arrête la Provence, ni comment distinguer précisément un (vrai) provençal d’un non-provençal. A en juger par le nom de certains chanteurs et musiciens traditionnels " provençaux " d’aujourd’hui parmi les plus connus ( Montanaro, Bianco, Carlotti, Sette, Princivalle, Conte , pris au hasard!) il semblerait bien que leurs parents ne soient pas tous nés en Provence !
Et pourtant il existe bien une saveur, une couleur provençale de ces musiques aux ingrédients divers, aux inspirations venues de partout. Quelque chose de différent de ce qui se fait en Auvergne, en Dauphiné, en Languedoc, en Corse, en Catalogne ou dans le Piémont, pour ne citer que les régions voisines. Peut-être un art séculaire de l’emprunt, de l’assimilation , du métissage lent, de la provençalisation, d’un mélange subtil de senteurs alpines, d’odeurs marines, de mistral et d’épices exotiques qui relèvent le bon goût de l’olive, de l’ail et de l’anis…Peut-être vaudrait-il mieux se contenter de parler de musiques à la provençale ?
Mais pour le chant, c’est différent car il y a les mots. Et dans un chant c’est quand même la voix, la parole qui comptent le plus. Ce que dit la chanson, mais surtout comment elle le dit, avec quels mots, avec quelle façon de chanter. Le reste n’est souvent qu’un support, qu’une façon d’habiller les mots pour les rendre audibles et publics, et leur permettre de voyager dans le temps et l’espace. Prenons le risque d’affirmer tout simplement qu’un chant provençal est un chant en provençal, c’est-à-dire en langue d’Oc, quelle que soit la façon de nommer cette langue, de la prononcer ou de l’écrire. Comment imaginer un chant créole qui ne soit pas en créole, un chant breton qui ne soit pas en breton, un chant lapon qui ne soit pas en lapon ? Le chant est l’âme de la tradition, comme la langue est l’âme de la culture. Même lorsque la langue de communication meurt, et c’est malheureusement le cas du provençal depuis plus d’un siècle, le chant continue de prolonger sa vie, de garder vivante sa trace, comme une petite braise vive qui un jour peut-être pourra à nouveau s’enflammer. Le bois sec des racines coupées brûle très bien et dégage une flamme intense qui ravive le feu . Dans " Ne me quitte pas " Jacques Brel, notre grand chanteur francophone, chante : " On a vu souvent rejaillir le feu de l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux ". Ce fut le cas de l’hébreu et du catalan. Nombreux sont aujourd’hui les chanteurs provençaux qui " ne quittent pas " le provençal, même si ce n‘est pas très constitutionnel .Ce guide en est rempli. Bien que dans les rues d’Aix en Provence, d’Avignon ou de Nice, on entende davantage parler anglais que provençal ou nissart, l’important est que les chants provençaux ne meurent pas et que l’on continue de les transmettre, en particulier aux enfants, même si les radios dites régionales les ignorent. Les collecter est un devoir civique et culturel pour les générations à venir. Non comme des souvenirs d’un temps révolu mais comme un trésor vivant qu’il ne faut pas abandonner. Carlotti rappelle à juste titre dans son article que Mistral n’a pas écrit un " dictionnaire " mais le " Trésor " du félibrige. Certains trésors restent longtemps enfouis jusqu’à ce qu’on les redécouvre un jour. Qui peut nous assurer qu’un jour en Provence on ne parlera pas français, anglais …et provençal ! Ce qui ne serait en rien contradictoire avec l’évolution actuelle de l’Europe qui redécouvre , avec plus d’empressement que les Etats-Nations, la richesse des langues et cultures dites " régionales " ou " minorisées ". Le fameux " repli identitaire ", montré du doigt par les défenseurs de l’indivisibilité, et le manque d’ouverture aux autres ne sont pas du côté de ceux qui parlent plusieurs langues mais plutôt du côté de ceux qui veulent imposer le monolinguisme à tout le monde, qu’il soit national ou international. Le Rhône, le fleuve sacré des provençaux, a plusieurs " bouches " et parle plusieurs langues, de sa source à la mer !

Maïa Mihneva

Provence méditerranéenne…
Revenons en à la phrase de Darius Milhaud !Une Provence idéale qui irait de Jérusalem à Rio de Janeiro.
Jérusalem n’est pas une ville citée au hasard. C’est la ville méditerranéenne par excellence, la ville des trois grandes religions du Livre, ville de paix, ville de guerre, où convergent tant de regards, de prières et de chants. La Provence est aussi une grande région méditerranéenne, porte française de l’Orient et de l’Afrique. On pense bien sur à Marseille en premier. Mais c’est toute la Provence qui est méditerranéenne, des Saintes Maries de la Mer à Menton, du massif des Maures aux pentes ventées de la montagne de Lure . La Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, à Aix en Provence réunit en permanence des centaines de chercheurs, professeurs venus de toute la Méditerranée pour étudier la civilisation d’une mer pas tout à fait comme les autres. Les musiques et danses traditionnelles, en Provence plus qu’ailleurs, bénéficient de cette Méditerranée où l’on aime tant chanter et danser sur toutes ses rives, pour partager ses joies comme ses peines.
Toutes les musiques et les danses de la Méditerranée sont là : il suffit d’ouvrir ses fenêtres et surtout ses oreilles. D’abord les italiens et les espagnols, les premiers arrivés, les uns plus nombreux vers Nissa la Belle et dans le haut pays, les autres vers Marseille et le long du Rhône. A Marseille on compte plus d’écoles de flamenco que de musique provençale : on y rencontre des français, des espagnols, et aussi des japonais! Les gitans, comme en Languedoc, jouent ici un rôle essentiel dans la vie musicale locale, afficianados de vrai flamenco andalou ou inventeurs de rumba à la catalane. Certaines familles gitanes restent des modèles de tradition orale directe, du papi au bébé. Les associations portugaises sont là aussi, très bien organisées, pour transmettre l’amour du fado et du fanfango. Il y aussi bien sûr les maghrébins, arabes et berbères, dont les chants et rythmes font maintenant partie du paysage musical de Provence. Les écoles de musique et de danse orientale sont de plus en plus nombreuses, souvent encadrées par des françaises apprenant aux enfants d’immigrés à retrouver la beauté de leurs danses venues de l’autre rive. Loin des villes, dans des villages de Haute Provence, d’excellents musiciens iraniens et irakiens transmettent à de jeunes français avides l’art subtil de la musique orientale et comme des mages musiciens bien vivants, accompagnent au zarb les noëls provençaux de Nicolas Saboly. La musique arabo-andalouse et le Raï attirent un public de plus en plus nombreux, issu de toutes cultures. Les musiciens des Balkans étant peu nombreux, ce sont des musiciens français, formés aux musiques balkaniques, qui animent fêtes et mariages pour les macédoniens, bulgares, grecs et turcs vivant dans la région. Ne dit-on pas la cité phocéenne en parlant de Marseille ? Mais sait-on qu’aujourd’hui Phocée serait turque ? Quant à la diaspora arménienne, elle est très importante dans la vallée du Rhône, de Lyon à Marseille et continue de transmettre imperturbablement à ses enfants l’héritage exceptionnel de ses chants très anciens et de sa musique traditionnelle. Enfin la Provence musicale ne serait ce qu’elle est sans les musiciens juifs, chanteurs, violonistes ou pianistes, qui, comme Darius Milhaud, continuent, même sédentaires, de voyager à travers toutes les musiques de la Méditerranée, pour en chanter les parentés. Tout un monde musical méditerranéen, dont font partie également les musiciens provençaux, du moins ceux qui se sentent aussi méditerranéens.

Ballet Zéphir


Provence métisse et créatrice…
Pourquoi aller jusqu’à Rio de Janeiro ? Le choix de cette ville lointaine peut surprendre, sauf si l’on sait que Darius Milhaud a voyagé au Brésil avec Paul Claudel, et y a trouvé l’inspiration de quelques-unes de ses musiques les plus fameuses : le Bœuf sur le toit, ou les Saudades. Mais Rio, comme Jérusalem, est aussi une ville symbole. C’est la ville du carnaval et du grand métissage. Comme la Provence qui est aussi à son échelle une terre de carnaval et de métissage. L’enquête minutieuse réalisée en 2000/2001 par l’Arcade sur les traditions communautaires et musiques du monde en Paca a mis en évidence le fait que près de la moitié des musiques du monde pratiquées ne sont pas méditerranéennes, mais proviennent de traditions d’Afrique noire, de l’Océan Indien, d’Asie, d’Amérique du Sud et des Caraïbes. Ces musiques, pour la plupart nées à l’origine de métissages successifs, connaissant à leur arrivée en Provence une nouvelle phase de métissage au contact des musiques actuelles de l’Europe du sud et de la Méditerranée.( lire articles consacrés à ces diverses traditions dans le guide). Rencontres des musiques d’Afrique, d’Asie et d’Europe dans le groupe Eurafrisia de Pedro Aledo, de la musique occitane avec la musique saharienne, des danses Bharata Natyam de l’Inde et du chant provençal, du tambourin et du gamelan indonésien, de griots maliens et de musiciens niçois, de la salsa , du jazz et du flamenco, de la vièle auvergnate et du chant palestinien, d’aborigènes australiens et de rockeurs marseillais… Certains ethnomusicologues diplômés crient " au feu ! ", d’autres se régalent face à une telle profusion de fusions, de perfusions, de diffusions, de confusions, d’effusions et d’infusions tilleul/menthe/gingembre…Les Zarbs de Provence relèvent le goût de nombreuses musiques !
Rien ne pourra empêcher les musiques du monde de continuer imperturbablement à se fréquenter et se marier, pour le meilleur et pour le pire, comme elles l’ont toujours fait. Les grandes réussites sont rares, les échecs et les divorces assez fréquents, mais c’est la vie, et cela n’empêche pas de procréer… de nouvelles musiques souvent surprenantes (Toutes les œuvres savantes de Milhaud le provençal ou de Villa-Lobos, le brésilien, tous deux grands procréateurs d’opus et métisseurs de musiques, ne sont pas non plus des chefs-d’œuvre !).
De soirées métisses en nuits métisses, de fiestas en férias, de carnavals en festivals, la Provence, à l’instar de sa voisine méditerranéenne et languedocienne, aime les fêtes où les hommes et les musiques se mélangent et participe à l’irréversible créolisation du monde. Et ce n’est pas nouveau ! En automne 1905 Arles, Aix et Marseille accueillirent un spectacle étonnant produit par le colonel Cody, surnommé Buffalo-Bill, avec le concours de près de 100 vrais peaux-rouges, accompagnés de cow-boys, de cavaliers français, anglais, mexicains, hongrois, arabes, russes, japonais ; tout cela devant les yeux conquis du Marquis Folco de Baroncelli, félibre ami de Mistral, défenseur de la langue provençale, des gitans et des minorités, initiateur des traditions camarguaises, que les indiens surnommèrent amicalement zintkala –waste (oiseau fidèle) à cause de sa fidélité à la tradition de son pays. En remerciement Folco offrit aux indiens l’un de ses plus beaux poèmes Soulomi Rouge sur l’air indien de la danse des Esprits.
Moun fraire, escouto :
Counchado, routo,
Set siecle en entié
Ma nacioun tant lasso à la fin venié
Que se vendié,
Ai, Que se vendié !Près d’un siècle plus tard la Massalia, immense fête populaire commémorant les 2600 ans de Marseille, réunira du haut de la Canebière au Port des milliers d’enfants et d’adultes, chanteurs, musiciens et danseurs issus de toutes les communautés de Marseille ? En tête les tambourinaires provençaux, (parmi lesquels s’était glissé un lyonnais) jouent et dansent une farandole spécialement composée pour l’occasion en compagnie de musiciens égyptiens et maltais !
Bien sûr ce métissage progressif des hommes, des cuisines, des arts et des musiques, ne laisse pas indifférents ; il enthousiasme les uns, inquiète les autres, et provoque parfois les réactions de repli, de rejet, voire de xénophobie que l’on connaît. Mais l’évolution vers une société multiculturelle puis transculturelle est une réalité objective de l’histoire de l’Europe, qu’il est vain d’approuver ou de désapprouver. Mieux vaut travailler à ce que cette rencontre soit pour tous une source d’enrichissement et de paix. Les musiques traditionnelles peuvent y jouer un rôle privilégié, car elles permettent en même temps de mettre en valeur la richesse spécifique de chaque culture, et de créer un espace de rencontre positive, voire de création commune.
Le centre international de création de nouvelles musiques traditionnelles qui ouvre en 2002 dans le village varois de Correns, autour de la Compagnie Montanaro, sera un lieu novateur de rencontre, de création et d’expérimentation entre musiciens souvent issus de cultures et d’horizons musicaux différents, et permettra aux musiciens/créateurs de disposer au cœur de la Provence verte d’un outil de travail conçu selon les valeurs de coopération propres au début du 21ème siècle. Ecoutons à ce sujet une autre musique provençale, la voix de René Char : " La sagesse est de ne pas s'agglomérer, mais dans la création et dans la nature communes, de trouver notre nombre, notre réciprocité, nos différences, notre passage, notre vérité, et ce peu de désespoir qui en est l'aiguillon et le mouvant brouillard "
Deux conservatoires de la région portent le nom de deux grands compositeurs français du siècle dernier, nés en Provence, Darius Milhaud , à Aix , et Olivier Messiaen , à Avignon. N’oublions que ces deux grands créateurs ont porté le plus vif intérêt aux musiques traditionnelles du monde, et qu’ils y ont trouvé, le premier en Amérique, et le second en Asie, des modes, des rythmes, des couleurs instrumentales qui ont largement inspiré et enrichi leur propre langage musical.

Tarrabastal

Provence en fête…
La compréhension des musiques et danses traditionnelles en Provence, qu’elles soient propres à la région ou croisées avec d’autres cultures ne peut se faire sans référence aux nombreuses fêtes qui s’y déroulent chaque année. Non celles qui n’ont d’autre but que de vendre ou d’amuser, mais celles qui ont un sens, qui fêtent quelque chose. Qu’il s’agisse des fêtes de Carnaval (Caramentran), des fêtes Calandales, des pèlerinages et processions, des fêtes rhodaniennes de la Tarasque ou du Drac, des fêtes de la Saint-Jean ou de Saint-Eloi, des fêtes de Transhumance, des fêtes de la Vigne ou du vin, ou des nombreuses fêtes rythmant la vie de toutes les communautés ( nouvel an, fêtes religieuses, mariages, décès…), les fêtes traditionnelles permettent de donner ou redonner aux danses et musiques traditionnelles une vraie fonction communautaire, sociale ou sacrée, comme partout ailleurs dans le monde.
Le monde de la culture en France et d’une manière générale en Occident a considérablement évolué au 20ème siècle vers une culture de spectacle dit " vivant ", où quelques uns, sur scène, sont actifs et tous les autres, auditeurs ou spectateurs, sont passifs. Cette évolution, s’accompagnant d’une forte professionnalisation des artistes, s’est faite au détriment, il faut bien le reconnaître, d’une culture vécue et partagée par tous, où chacun pourrait prendre une part active, quel que soit son niveau artistique.
Le domaine des musiques et danses traditionnelles, tout en se professionnalisant partiellement lui aussi et évoluant comme les autres musiques vers la vente et la consommation de spectacles gérés comme des " produits culturels ", est resté cependant l’un des rares domaines permettant d’exprimer une culture anthropologique, libre et informelle, parfois en résistance à une culture marchande ou institutionnelle.
Bals, fêtes, carnavals et musiques de rue, stages, rencontres, collectages, veillées et nuits diverses connaissent actuellement dans le sud de la France un regain d’intérêt populaire dans des régions où une surenchère de festivals d’été liés au tourisme et au soleil ne comble pas nécessairement ceux qui préfèrent vivre une expérience culturelle active, sans doute moins prestigieuse, mais davantage vécue en toutes saisons.
De nombreux artistes de musique traditionnelle sont des amateurs de haut niveau : chanteur et maçon, chef d’orchestre et chef d’entreprise, collecteur et instituteur, chanteur et gendarme de haute montagne, luthiste et éducateur sportif, violoniste et agriculteur… pour citer quelques exemples parlants. Sans parler des centaines de tambourinaires dont une partie seulement figure dans ce guide. Les musiciens professionnels, nombreux en Provence, ne sont en fait que la partie émergeante d’un profond iceberg de milliers d’amateurs, sans lesquels les musiques et les danses traditionnelles vivantes disparaîtraient inévitablement, pour n’être plus que des pièces d’archives, même beaux. ("La vraie culture commence lorsque les œuvres ne sont plus des documents… Toute œuvre est morte quand l’amour s’en retire " André Malraux)
Marseille doit accueillir dans quelques années le Musée National des Arts et Traditions Populaires, réincarné en Musée de l’Europe et de la Méditerranée. Souhaitons que ce grand projet soit aussi l’occasion de mieux mettre en valeur l’ensemble des traditions européennes, méditerranéennes et autres, qui vivent aujourd’hui dans le monde provençal.


Tambourinaïres en Compagnie

Provence universelle…
Sur l’Autoroute du Soleil où passent des millions d’européens chaque année, il est écrit à la sortie d’Aix en Provence, lorsque on longe la Montagne Sainte-Victoire : " Les paysages de Cézanne "
Cette montagne est pourtant la même qu’il y a des siècles, mais il a suffi du regard créateur d’un artiste pour que nous voyons désormais cette montagne avec, nous aussi, des yeux nouveaux et que cette montagne voyage dans les yeux des musées du monde entier. Au point que la montagne prend presque le nom de celui qui l’a peinte.
C’est peut-être cela la tradition. Toujours la même montagne, mais chaque jour des yeux nouveaux pour la regarder, des oreilles nouvelles pour l’écouter, et des hommes nouveaux pour la redécouvrir et la renouveler…
Ramuz, descendant le Rhône pour venir marcher sur les traces de Cézanne, qu’il admirait beaucoup, a dit du peintre provençal:
" Cette Provence de Cézanne n'est pas située géographiquement; on ne pense jamais à elle en tant que région, en tant que province...Aucune curiosité de touriste devant cette œuvre...Rien qui ne soit immédiatement transposé dans l'universel. Est-ce encore la Provence? C'est bien elle, mais à la base, à la base seulement. Là-dessus se construit une architecture d'esprit qui s'adresse à l'esprit seul. C'est tellement la Provence que ce n'est plus elle. "

Empruntons cette pensée profondément ramuzienne pour dire comme lui que toute musique traditionnelle, même la plus locale, est bien plus que la simple expression musicale d’un pays, et qu’elle peut atteindre une dimension universelle. Le plus beau compliment que l’on pourrait faire à un musicien provençal serait de lui dire : " C’est tellement la Provence que ce n’est plus la Provence "Philippe Fanise.
Directeur artistique de la Mission des musiques et danses traditionnelles de l’Arcade, Philippe Fanise avait précédemment mis en place le Centre Languedoc-Roussillon des Musiques et Danses Traditionnelles. Il est par ailleurs l’un des fondateurs du Réseau Européen des Musiques et Danses Traditionnelles, où il s’est investi plus particulièrement dans le domaine des coopérations trans-européennes et multiculturelles.

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Directeur artistique de la Mission des musiques et danses traditionnelles de l'ARCADE, Philippe Fanise avait précédemment mis en place le Centre Languedoc-Roussillon des musiques et danses traditionnelles. Il est par ailleurs l'un des fondateurs du Réseau Européen des Musiques et Danses Traditionnelles, où il est investi plus particulièrement dans le domaine des coopérations trans-européennes et multiculturelles.