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Enquête régionale
sur les musiques et danses traditionnelles communautaires
et musiques du monde.

Texte de synthèse.
Enquête de Sami Sadak et Philippe Fanise.
ARCADE, mission régionale des musiques et danses traditionnelles

Région Provence-Alpes Côte d’Azur (France) Octobre 2001.r an

our des particuliers et des groupes folkloriques du Sud de la France.



Contexte : la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, un carrefour historique de mouvements migratoires.
Les régions sud européennes sont des espaces cosmopolites internationalisés sous les effets de mouvements migratoires. La région Provence-Alpes-Côte d’Azur traduit bien cette " cosmopolitisation " issue du brassage méditerranéen. Les différentes strates qui viennent se superposer peuvent aisément se retrouver dans la composition de notre région actuelle et correspondent aux mouvements suivants : migrations latines à dominante italienne à la fin du XIXème siècle, grecques, juives, arméniennes avec le démembrement de l’empire ottoman), espagnoles à partir du XXème siècle, maghrébines et plus particulièrement algériennes, commencées dans la période coloniale et renforcées dans la période post coloniale. Il convient d’ajouter d’autres groupes, d’une extrême diversité, dont le nombre a sensiblement augmenté au cours de ces dernières années : populations en provenance des pays d’Afrique Noire, de certains pays du Moyen-Orient, de Turquie, du Liban, du sud-est asiatique, des Comores, du Cap Vert, etc.
Une métropole comme Marseille, avec ses 780 000 habitants illustre parfaitement cette mosaïque : plus de trente communautés culturelles identifiables, structurées en réseaux dynamiques. Ces communautés restent connectées à leurs pays d’origine et à la région par le canal des diasporas et des réseaux associatifs.
La Mission des musiques et danses traditionnelles ARCADE a organisé une enquête entre Janvier 2000 et Mai 2001 auprès de diverses associations ayant des activités liées aux musiques communautaires, musiques et danses du monde. Cette enquête a été également menée auprès de divers acteurs culturels issus de milieux de l’immigration et auprès de musiciens, danseurs et ensembles pratiquant les musiques et danses du monde.
Cette enquête nous a permis de recueillir une multitude d’information nous permettant d’enrichir nos connaissances sur les pratiques des musiques du monde, sur leurs modes de transmission, d’enseignement et de formation dans notre région.
Aujourd’hui, chaque réseau communautaire, qu’il soit issu d’immigrations anciennes très intégrées ou d’immigrations plus récentes, s’est doté d’une architecture originale et d’outils productifs: artistes, associations, radios, restaurants, lieux de diffusion, etc.
La musique traditionnelle joue un rôle essentiel dans toutes ces communautés, notamment dans la transmission des valeurs identitaires et culturelles. Ces musiques traditionnelles peuvent fonctionner de manière interne aux communautés (notamment à l’occasion des mariages, fêtes, etc.) mais aussi entrer en contact externe les unes avec les autres, ainsi qu’avec les traditions régionales, selon un processus de métissage et de croisements souvent porté par des artistes issus de ces communautés et de musiciens pratiquant la musique provençale par exemple.
LA PLACE DES ASSOCIATIONS DANS LA PRATIQUE DES MUSIQUES ET DANSES TRADITIONNELLES.
Les 142 associations contactées ayant répondu à cette enquête sont constituées :
- D’associations communautaires dont l’objectif essentiel est de maintenir à l’intérieur d’une communauté des pratiques sociales, linguistiques et artistiques liées aux cultures d’origine. ( exemple : association arménienne ou comorienne)
- D’associations artistiques dont l’objectif est de promouvoir un genre de musique ou de danse issu d’une pratique communautaire, mais proposée à un public plus large.(exemple : association de flamenco ou de capoeira)
- D’associations culturelles organisant régulièrement des activités musicales autour des musiques du monde par le biais de spectacles, concerts, colloques, rencontres, stages...
- D’associations servant de support à des ensembles musicaux ou chorégraphiques.
Certaines de ces associations organisent parallèlement des activités très variées comme des cours de langues, cours de cuisines etc. Elles sont souvent pourvues de bibliothèques, discothèques, centres de documentation réunissant livres et supports sonores sur les thèmes de leurs activités.
Chaque communauté organise des prestations musicales et rassemblements à l’occasion d’événements festifs comme : la fête du Ramadan, la fête de l’Aid, le Mouloud, le printemps berbère, le nouvel an berbère pour les communautés des pays du Maghreb, la fête du Pourim, célébrée dans une ambiance de carnaval chez les juifs, le nouvel an Bouddhiste, la fête du nouvel an chinois pour les communautés asiatiques, le Newrouz pour les iraniens et les Kurdes.
Les divers réseaux communautaires reçoivent l’appui de radios locales : Agora F.M., Radio Chalom, Radio Grenouille, Radio Zinzine, Radio Provence, Radio Gazelle, Radio Galère...
Il est à noter que l’initiative prise par la Ville de Marseille pour l’organisation de "la Massalia " en 1999 et la "Marcéleste " en 2000 a permis le rassemblement de la presque totalité des communautés marseillaises et constitué un très vif encouragement aux pratiques artistiques communautaires.
A ce jour, en région PACA, gigantesque mosaïque composée de plus de trente communautés culturelles différentes, il semblerait que les structures associatives soient les seuls lieux d’enseignement des musiques du monde et de transmission de valeurs culturelles, outre la transmission familiale directe qui fonctionne encore dans certaines communautés à forte identité. Ces structures favorisent un processus de métissage et de croisement artistique indispensable à l’enrichissement de toute culture.
Il existe pourtant actuellement une réelle carence de lieux d’expression et de formation pour les musiques du monde.LES MUSICIENS ET LES DANSEURS DANS LA PRATIQUE DES MUSIQUES ET DANSES DU MONDE
Parmi les 140 artistes qui ont répondu à l’enquête, plusieurs sont poly-instrumentalistes, mais lorsque l’on tient compte de leur discipline dominante, 21 pratiquent la percussion, (djembe, zarb, derbouka, percussions brésiliennes) ce qui forme 16% de l’ensemble des artistes, 20 artistes à la guitare ou au oud (15%), 11 jouant de la flûte ou du ney (8%), 21 pratiquent la danse (16%) et 22 le chant (17%).
Les répertoires musicaux
Cette enquête montre qu'une grande majorité des répertoires traditionnels se conjuguent assez souvent avec d’autres esthétiques et avec d’autres genres musicaux. Il est intéressant à noter que, dans notre région, les répertoires traditionnels d'Amérique Latine se combinent le plus souvent avec le jazz et les musiques populaires modernes, le répertoire classique arabo-andalou du Maghreb est en contact avec les musiques du Proche et du Moyen-Orient ainsi qu’ avec les musiques juives. Le répertoire traditionnel des pays du Maghreb se métisse en grande majorité avec des éléments de musiques flamenca et avec des musiques populaires modernes s’exprimant à Marseille telles que le raï, le rap et avec d’autres musiques méditerranéennes. A remarquer au niveau de la langue la juxtaposition intéressante de la langue arabe avec des textes en occitan.

Les répertoires les plus souvent mentionnés dans les pratiques sont ceux du Maghreb (15 %), d'Amérique latine (12 %), du Flamenco (11 %) et du Proche et Moyen-Orient (9 %). Viennent ensuite les répertoires de l'Afrique sub-saharienne, de l’Inde et de l’Océan Indien, ainsi que les musiques et danses européennes transfrontalières :Italie et Espagne.
Une transmission souvent liée aux pays d’origine
La transmission des musiques et danses du monde peut se réaliser de manière orale auprès de la famille ou d’un maître dans le pays d’origine .Cette enquête révèle que 95 % des musiciens professionnalisés effectuent très régulièrement des voyages dans leur pays d'origine ou dans les pays dont sont issues leurs pratiques. Les voyages semblent décisifs dans la chaîne de transmission, les artistes effectuant des stages auprès de grands maîtres ou écoles réputées Mais la transmission se passe aussi en France au sein d’associations communautaires répertoriées dans la première enquête, ainsi que dans un cadre religieux pour les musiques liturgiques juives, grecques, orthodoxes et arméniennes.
La collaboration entre les artistes et associations en région :
Les artistes entretiennent des relations avec les associations. Pour les musiques maghrébines, grecques, portugaises, comoriennes et juives les associations communautaires sont des lieux d’accueil d’une importance capitale pour les groupes de danse et de musique.
Des artistes formateurs…peu employés dans la région.
Dans la majorité des cas, les artistes exercent une activité de formateur parallèlement à leurs prestations pour les communautés, concerts et manifestations publiques.
Plusieurs d’entre eux sont des formateurs réputés fréquemment invités à encadrer des stages en France et dans d’autres pays.
Certains artistes de haut niveau possèdent des diplômes d’état d’enseignement des musiques traditionnelles et des certificats d’aptitudes reconnus du Ministère de la Culture ( flamenco, musique iranienne ou balkanique par exemple…)
Mais ces DE et CA ne leur ont pas pour autant ouvert jusqu’à présent les portes des conservatoires et écoles de musique.
QUELQUES CONSTATS ET OBSERVATIONS RESULTANT DE L’ANALYSE DES REPONSES AUX DEUX QUESTIONNAIRES.1/ Présence des musiques du monde en milieu urbain mais aussi dans le milieu rural de tous les départements.
Aujourd’hui, les musiques communautaires sont présentes dans les milieux urbains, dans les périphéries , mais aussi dans les milieux ruraux. Mais nous constatons que dans les milieux ruraux de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur les musiques du monde trouvent leur terreau pour se perpétuer et se développer. Contrairement à une idée simpliste, Marseille n’est pas l’unique pôle de traditions communautaires et de musiques du monde, qui sont inégalement présentes sur tout le territoire régional, y compris dans les départements alpins.
2/ Participation de plus en plus fréquente d’ensembles constitués de musiciens et danseurs "français " à des fêtes communautaires.
Quand une communauté ne possède pas d’ensemble musical ou de danse, elle n'hésite pas à faire appel aux ensemble constitués par des musiciens et danseurs " français " qui se sont spécialisés dans ce type de répertoire (Fanfare Boukovo et ensemble Aksak pour les fêtes grecques ou bulgares, Patrick Rivet pour les danses des Balkans, Marila Erevane, Virginie Recolin , Samarra, Karima pour les fêtes maghrébines ou turques, par exemple ). La virtuosité de ces musiciens et danseurs est une acquisition de longue haleine. Notre enquête met en évidence que presque tous ces artistes ont suivi des formations avec des grands maîtres en France ou dans leur pays d’origine. Certains comme Antoine Bourgeau au tabla, Isabelle Courroy au kaval et au ney roumain, sont devenus des virtuoses de musiques issues de cultures qui leur étaient au départ totalement étrangères.
Les exemples abondent, notamment dans la région, d'artistes français maîtrisant à un très haut niveau une tradition issue d'une autre culture. Malheureusement de nombreux diffuseurs continuent, par souci d'image publique, de négliger les artistes régionaux qui ne sont pas ethniquement originaires de la tradition en question, même s'ils excellent dans leur répertoire.
Il faut remarquer que certains artistes d’origine française deviennent à leur tour des formateurs de jeunes immigrés de deuxième ou troisième génération en quête de leurs origines culturelles familiales.
3) Importance de l’action des milieux artistiques, culturels et institutionnels dans les rencontres inter-communautaires.
Les musiques traditionnelles fonctionnent de manière interne aux communautés (notamment à l’occasion des mariages, fêtes, etc.). Mais nous rencontrons assez peu de rencontres inter-communautaires réalisées à l’initiative d’une communauté.
La notion de rencontre et de métissage n’est pas un réflexe communautaire. Même les soirées communautaires organisées par les programmateurs, restent souvent ancrées sur une identité communautaire déterminée (soirée arménienne, corse, antillaise) ou à la rigueur sur une aire géographique élargie ou un genre de musique très identitaire (océan indien, arabo-andalou, Maghreb).
L’initiative de faire se rencontrer des musiques issues de différentes communautés ou d’aires géographiques différentes vient davantage des milieux artistiques, culturels et institutionnels : par exemple l’Espace Julien (soirées Cosmophonies) Rhodania, Festival Sud à Arles, Fiesta des Suds, Métissons, Nuits métis, etc. Par contre les artistes reconnus et professionnalisés issus des communautés, par choix esthétiques ou artistiques, participent régulièrement et individuellement à des métissages ou à des expériences de créations multiculturelles : Chemirani , Carmona, Minassian, Pedro Aledo, Françoise Atlan, Fouad Didi, Hakim Hamadouche.
Le même artiste peut très facilement passer d’une pratique très identitaire et fonctionnelle dans un cadre communautaire fermé à une pratique artistique métissée dans un cadre culturel ouvert à tous.4) Nombreux croisements et rencontres entre musiques de Provence et musiques issues d’autres cultures.
On assiste à une multiplication de créations musicales originales où les traditions régionales entrent en contact avec les musiques du monde, selon un processus d’influence mutuelle, de métissage et de croisements souvent portés par des artistes issus des communautés et des musiciens pratiquant la musique provençale. La région Paca est riche de projets en tous genres, plus ou moins réussis et expérimentaux, permettant de relier, de métisser traditions régionales et musiques du monde.
Nous pouvons citer par exemple " les créations de Miqueu Montanaro " associant des musiciens occitans avec des musiciens hongrois, turcs, grecs, marocains, africains, iraniens , italiens, palestiniens, de Manu Théron avec le groupe algérien El Hillal, de Patrick Vaillant la participation de Bijane .Chémirani aux créations de Patrick Vaillant ( Arco Alpino et Enamorosa Magdalena ), le programme " Une Provence ouverte " de l’Association Ballade, avec la participation de musiciens algériens, catalans ; la création de " Beu-Beu " avec une rencontre Provence/Afrique initiée par Serge Pesce et un musicien malien; " les Noëls Provençaux "de Miqueu Tournan qui intègrent des éléments de musique andines etc... Ces rencontres ne devraient pas être assimilés à de simples phénomènes de mode liées à l’influence de la World Music, mais correspondent à une véritable habitude régionale de mêler des musiques et cultures aux origines diverses, la musique dite provençale s’étant elle-même nourrie d’apports extérieurs.5) Comportement des jeunes générations.
Dans tous les cas de figures de croisements présents dans la région, les facteurs des générations et les rapports au pays d’origine sont déterminants dans les choix d’esthétiques. Pour des gitans espagnols, la relève est assurée par une chaîne de transmission qui fonctionne bien. Les jeunes qui sont tous de nationalité française sont fiers de leurs origines gitanes, pratiquent le flamenco tout en étant sensible à l’évolution de la musique flamenca en Andalousie. Les cercles de Flamenco dans le CAQ du 14è arrondissement, au Petit Séminaire à Marseille, dans les Centres Sociaux de Port de Bouc, Istres sont de bons exemples. Par ailleurs les générations précédentes se retrouvent dans des cadres d’associations comme le Cercle Catala de Marseille, le Centre Gallego de Marseille ou dans les Casa de Espana éparpillés dans tous les départements.
Pour les jeunes du Maghreb, le rapport aux origines est plus conflictuel, la revendication d’une source musicale passe par les mouvements des rastas, hip hop d’un rap plus convivial ou par des musiques latino-américaines qui sont davantage une musique de danse et de consommation. Le raï est écouté en famille, mais crée des liens avec d’autres communautés et le public français lors des fêtes.
Les musiques traditionnelles apparaissent parfois par le biais du sample, cette technique qui permet d’isoler des extraits pour les intégrer dans les échantillonneurs. C’est le cas des DJ qui intègrent des musiques du Maghreb, des Comores ou de l’Inde. Mais ce ne sont que des évocations, des citations non un travail sur les musiques traditionnelles proprement dites. (Exemples :Nataraj, Big Bouddha).
6) Présence des musiques du monde dans le domaine des musiques sacrées.
La musique et la religion sont reliées par un grand nombre de liens . Divers aspects de cette influence mutuelle ont imprimé leurs marques sur la musique des communautés. Plusieurs églises organisent des " missa flamenca ", des messes corses avec la participation des musiciens de la région. Le Ramadan est une occasion de festivités musicales. Le Newrouz (le nouvel an) réunit les communautés kurdes, persanes etc. Les chorales orthodoxes byzantines de Marseille, ou russe de Nice organisent des concerts pour des fêtes religieuses. Plusieurs chorales arméniennes perpétuent la tradition liturgique des églises arméniennes sous la direction de Hatchik Yilmazian. La chorale juive au Centre Edmond Fleg, Michel Libermann dans le domaine de Hazzanout Achkénaze, le Rabbin Haïm Harboun dans la liturgie séfarade perpétuent la tradition des chants sacrés juifs.Les temples Bouddhique de Marseille, de Nice sont des lieux d’apprentissage de la tradition sacrée bouddhique ; le célèbre Pèlerinage des Saintes Maries de la mer est un grand moment de partage musical pour les nombreux tsiganes qui s’y rendent chaque année. Du côté des associations culturelles et des programmations soutenues par des institutions, on remarque un très vif intérêt pour les répertoires traditionnels sacrés du monde. On peut citer le festival des Chants sacrés en Méditerranée organisé par Ecume, Le Festival des Musiques Soufies (Isthme), les tournées de Chants de Noël de diverses origines et les concerts de musiques sacrées de St Pons programmés par le Conseil général 13 , le Festival des Musiques juives de Carpentras, la création de l’Evangile selon Saint Jean d’Abed Azrié par l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée, les rencontres Rhodania, organisées à Mondragon, qui ont réuni chanteurs des communautés juives, chrétiennes et musulmanes de la région. Les répertoires d’inspiration religieuse constituent bien un des fondements des pratiques musicales communautaires mais aussi de l’intérêt artistique porté aux musiques du monde.
7) Expressions multiples du couple identité-communauté dans les pratiques communautaires.
L’activité musicale communautaire est le reflet de l’ancienneté de l’implantation et de la répartition géographique de ces communautés dans la région.
Certaines communautés arrivées dans la région ont besoin naturellement de se rattacher à des réseaux qui lui permettront de maintenir des liens avec le passé, mais avec un présent bien vivant. Nous constatons dans les pratiques musicales cette double appartenance pour certaines communautés. Les communautés des immigrations anciennes comme les italiens, les corses, les arméniens, les grecs avaient mis en pratique à Marseille l’appartenance au pays avec lesquelles elles avaient gardé des liens et qu’elles ont reconstitué en migration et en même temps l’appartenance au monde dans lequel elles se trouvaient. Ces communautés continuent à organiser des fêtes, des rencontres musicales dans leurs structures propres. Nous voyons cette tendance dans des communautés d’immigration récente : chez les algériens, les comoriens, les kurdes, les capverdiens etc. Il est évident que ce désir de se trouver entre soi, de reconstituer un espace perdu à travers la pratique musicale est la tentation de toutes les migrations. Dans les migrations où le mouvement associatif est le mieux organisé, le plus solidement structuré comme les espagnols, les portugais, les mêmes évolutions et les mêmes affirmations, le même sentiment profond d’appartenance à une communauté, dont on s’est pourtant détaché progressivement au quotidien sont encore visibles.
Les diffuseurs comme la Fiesta des Suds, l’Espace Julien, Aix en Musique, la Cité de la Musique de Marseille, Sud Arles conscients de ces appartenances consacrent des programmations comme les Cosmophonies, ou des soirées thématiques Océan indien, Corse, Maghreb en impliquant les réseaux associatifs communautaires.
Dans cet esprit, l’Espace Julien ayant comme but de valoriser les musiques et le patrimoine communautaire de la région avec son cycle de concerts "Cosmophonies ", a réalisé le premier CD de sa collection "les Héritages Culturels Régionaux".


8) La place des musiques et danses traditionnelles communautaires dans les pratiques amateurs.
La réflexion de Philippe Fanise sur la notion de pratique amateur en matière de musiques et danses traditionnelle nous donne une autre approche de ces pratiques dans notre région :
" Le domaine des musiques et danses traditionnelles est un secteur où pratiques professionnelles et amateurs sont profondément imbriquées, souvent indissociables. De plus la grande diversité du secteur nécessite une analyse qualitative différente selon les cultures, les régions et les communautés.
Néanmoins, on parlera davantage de pratique populaire ou de pratique sociale que de pratique en amateur.
Cette pratique n'est pas obligatoirement reliée à des constitutions de groupes musicaux précis et ne s'exprime pas nécessairement sous forme de représentations ou de spectacles en scène. Il s'agira le plus souvent de fêtes familiales ou populaires, de musiques à fonction religieuse, de musiques à danser ou de simple pratique quotidienne. Il est dans ce cas difficile d'évaluer quantitativement cette pratique amateur. ( Par exemple la réelle pratique amateur de la communauté gitane inscrite dans la vie quotidienne est infiniment supérieure au nombre de groupes constitués ou de concerts recensés).
Le critère de qualité ou de niveau ne permet pas de distinguer amateurs et professionnels dans le domaine des musiques et danses traditionnelles. En effet il arrive fréquemment que ce soit des " non professionnels " qui possèdent le mieux, par transmission orale, la connaissance d'une tradition La professionnalisation n'induit pas nécessairement un niveau supérieur à celui des non professionnels, mais simplement une plus large disponibilité et un statut social différent. Certains grands musiciens traditionnels ne souhaitent pas en faire leur profession principale et préfèrent conserver une autre activité professionnelle principale. Exemples. Le joueur de doudouk Minassian, et le joueur de violon Maurice Selem.

Le critère de rétribution ne permet pas non plus de distinguer clairement amateurs et professionnels. Il arrive très souvent que des amateurs appréciés soient rétribués pour leurs prestations : musiciens de mariages ou musiciens de bal, par exemple, le cas des Medahettes à Marseille, chanteuses de mariages et des circoncisions illustre bien cette situation. Dans les communautés, un bon musicien traditionnel réputé peut se payer très cher. "

Deux orchestres amateurs sont particulièrement intéressants : l'orchestre de musique traditionnelle arménienne Keram, qui constitue à Marseille l'un des trois orchestres arméniens de France (les deux autres se trouvent à Paris et Lyon), et le Gamelan Kancil de l'Ademuse, à Aix-en-Provence, orchestre de tradition indonésienne qui réunit un chef professionnel, et des musiciens amateurs.
Pour la musique arabo-andalouse on peut citer l’ensemble constitué par l’atelier de Fouad Didi dans le cadre de l’association CIDIM, ou la famille Renassia .

Limites et intérêt de l’enquête.
Cette enquête a été menée et vécue comme une expérimentation avec ses hypothèses, ses tatonnements, ses difficultés. Cette observation est une première dans notre région sur les musiques et danses traditionnelles communautaires et musiques du monde… et ne prétend pas épuiser un sujet qui demanderait un suivi et une observation permanente. Les problématiques propres à l’observation des musiques et danses traditionnelles communautaires et musiques du monde, l’absence de monographies sur le sujet, le champ d’observation limité aux réponses reçues, déterminent les limites de cette étude, qui ne se prétend pas exhaustive.
Mais sur le plan qualitatif le travail s’est avéré très fructueux. De nombreux contacts très positifs ont pu s’établir avec des associations communautaires et des artistes très sensibles à l’intérêt que nous leur portons, ce qui constitue en soi déjà un acte de reconnaissance de la part des institutions que nous représentons indirectement. Nous avons pu découvrir des talents musicaux de haut niveau qui nous étaient jusqu’alors inconnus, et identifier de nombreuses pratiques amateurs très vivantes, échappant habituellement aux champs d’investigation de l’observation culturelle.
Les questionnaires ont également incité les artistes à se rendre compte de la place qu’ils occupaient dans la vie musicale régionale et non seulement dans leur réseau communautaire, sortant ainsi d’une vision identitaire limitée de leur pratique. Le questionnaire a aussi incité associations et artistes à s’interroger sur leur pratiques et les difficultés rencontrées.
L’enquête nous a permis de constituer une documentation abondante et une discothèque des artistes communautaires. Les diffuseurs, les institutions mises au courant de l’enquête ont régulièrement demandé des informations auprès de l’Arcade pour entrer en contact avec les artistes déjà repérés et dans certains cas les inclure à leur programmation.
L’enquête a eu également pour conséquence de concevoir un projet de développement sur plusieurs années comprenant à la fois un programme de formation, de collectage, un guide et un site web d’information permanente, des publications sonores, la constitution d’un groupe de travail régional sur les musiques et danses du monde, et la préparation d’une rencontre musicale régionale associant musiciens et danseurs pratiquant à la fois des traditions de la région,provençales et alpines, et des traditions du monde.
Dimension européenne.
L’enquête nous confirme que nous sommes dans une région des plus riches de France mais aussi d’Europe, dans le domaine des pratiques musicales multiculturelles. Cette enquête n’a pas qu’un objectif régional interne mais vise aussi à alimenter une réflexion européenne, comme cela a déjà été le cas lors de la rencontre sur le thème Multiculturel organisé à Saragossa (Espagne) dans le cadre de Strictly Mondial, où nous avons présenté les premiers éléments de l’enquête aux côtés d’autres intervenants venant d’Angleterre, de Suède etc. Cette étude va être mis en exergue avec les études menées dans d’autres régions en matière
d’ échanges multiculturels communautaires, notamment lors des séminaires européens prévus par Le Réseau Européen des Musiques et danses Traditionnelles à Stockholm et Aix-en-Provence, avec le soutien de l’Union Européenne.
De nombreuses régions d’Europe ont tendance à devenir peu à peu des microcosmes culturels de l’Europe et du Monde. L’observation des pratiques de musiques et danses traditionnelles permet d’une part d’observer le degré d’intégration , d’assimilation, ou au contraire de résistance identitaire de certaines communautés, et d’autre part de voir émerger de nouvelles formes d’expressions culturelles reliant , croisant ou métissant l’héritage régional et l’apport vivant des autres cultures.
La rencontre des musiques, comme la rencontre des façons de manger, de parler, ou de penser, contribue de manière importante et quotidienne à l’évolution de notre civilisation .

Sami Sadak et Philippe Fanise.

Enquête réalisée en 2000/2001 dans le cadre de l’Arcade, (Mission des musiques et danses traditionnelles) en Provence-Alpes Côte d’Azur, avec le soutien du Ministère de la culture et de la communication, de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, du Conseil Général des Bouches du Rhône et du FAS.

Octobre 2001.