Contexte
: la région Provence-Alpes-Côte dAzur,
un carrefour historique de mouvements migratoires.
Les régions sud européennes sont des espaces
cosmopolites internationalisés sous les effets de
mouvements migratoires. La région Provence-Alpes-Côte
dAzur traduit bien cette " cosmopolitisation
" issue du brassage méditerranéen. Les
différentes strates qui viennent se superposer peuvent
aisément se retrouver dans la composition de notre
région actuelle et correspondent aux mouvements suivants
: migrations latines à dominante italienne à
la fin du XIXème siècle, grecques, juives,
arméniennes avec le démembrement de lempire
ottoman), espagnoles à partir du XXème siècle,
maghrébines et plus particulièrement algériennes,
commencées dans la période coloniale et renforcées
dans la période post coloniale. Il convient dajouter
dautres groupes, dune extrême diversité,
dont le nombre a sensiblement augmenté au cours de
ces dernières années : populations en provenance
des pays dAfrique Noire, de certains pays du Moyen-Orient,
de Turquie, du Liban, du sud-est asiatique, des Comores,
du Cap Vert, etc.
Une métropole comme Marseille, avec ses 780 000 habitants
illustre parfaitement cette mosaïque : plus de trente
communautés culturelles identifiables, structurées
en réseaux dynamiques. Ces communautés restent
connectées à leurs pays dorigine et
à la région par le canal des diasporas et
des réseaux associatifs.
La Mission des musiques et danses traditionnelles ARCADE
a organisé une enquête entre Janvier 2000 et
Mai 2001 auprès de diverses associations ayant des
activités liées aux musiques communautaires,
musiques et danses du monde. Cette enquête a été
également menée auprès de divers acteurs
culturels issus de milieux de limmigration et auprès
de musiciens, danseurs et ensembles pratiquant les musiques
et danses du monde.
Cette enquête nous a permis de recueillir une multitude
dinformation nous permettant denrichir nos connaissances
sur les pratiques des musiques du monde, sur leurs modes
de transmission, denseignement et de formation dans
notre région.
Aujourdhui, chaque réseau communautaire, quil
soit issu dimmigrations anciennes très intégrées
ou dimmigrations plus récentes, sest
doté dune architecture originale et doutils
productifs: artistes, associations, radios, restaurants,
lieux de diffusion, etc.
La musique traditionnelle joue un rôle essentiel dans
toutes ces communautés, notamment dans la transmission
des valeurs identitaires et culturelles. Ces musiques traditionnelles
peuvent fonctionner de manière interne aux communautés
(notamment à loccasion des mariages, fêtes,
etc.) mais aussi entrer en contact externe les unes avec
les autres, ainsi quavec les traditions régionales,
selon un processus de métissage et de croisements
souvent porté par des artistes issus de ces communautés
et de musiciens pratiquant la musique provençale
par exemple.
LA PLACE DES ASSOCIATIONS DANS LA PRATIQUE DES MUSIQUES
ET DANSES TRADITIONNELLES.
Les 142 associations contactées ayant répondu
à cette enquête sont constituées :
- Dassociations communautaires dont lobjectif
essentiel est de maintenir à lintérieur
dune communauté des pratiques sociales, linguistiques
et artistiques liées aux cultures dorigine.
( exemple : association arménienne ou comorienne)
- Dassociations artistiques dont lobjectif est
de promouvoir un genre de musique ou de danse issu dune
pratique communautaire, mais proposée à un
public plus large.(exemple : association de flamenco ou
de capoeira)
- Dassociations culturelles organisant régulièrement
des activités musicales autour des musiques du monde
par le biais de spectacles, concerts, colloques, rencontres,
stages...
- Dassociations servant de support à des ensembles
musicaux ou chorégraphiques.
Certaines de ces associations organisent parallèlement
des activités très variées comme des
cours de langues, cours de cuisines etc. Elles sont souvent
pourvues de bibliothèques, discothèques, centres
de documentation réunissant livres et supports sonores
sur les thèmes de leurs activités.
Chaque communauté organise des prestations musicales
et rassemblements à loccasion dévénements
festifs comme : la fête du Ramadan, la fête
de lAid, le Mouloud, le printemps berbère,
le nouvel an berbère pour les communautés
des pays du Maghreb, la fête du Pourim, célébrée
dans une ambiance de carnaval chez les juifs, le nouvel
an Bouddhiste, la fête du nouvel an chinois pour les
communautés asiatiques, le Newrouz pour les iraniens
et les Kurdes.
Les divers réseaux communautaires reçoivent
lappui de radios locales : Agora F.M., Radio Chalom,
Radio Grenouille, Radio Zinzine, Radio Provence, Radio Gazelle,
Radio Galère...
Il est à noter que linitiative prise par la
Ville de Marseille pour lorganisation de "la
Massalia " en 1999 et la "Marcéleste "
en 2000 a permis le rassemblement de la presque totalité
des communautés marseillaises et constitué
un très vif encouragement aux pratiques artistiques
communautaires.
A ce jour, en région PACA, gigantesque mosaïque
composée de plus de trente communautés culturelles
différentes, il semblerait que les structures associatives
soient les seuls lieux denseignement des musiques
du monde et de transmission de valeurs culturelles, outre
la transmission familiale directe qui fonctionne encore
dans certaines communautés à forte identité.
Ces structures favorisent un processus de métissage
et de croisement artistique indispensable à lenrichissement
de toute culture.
Il existe pourtant actuellement une réelle carence
de lieux dexpression et de formation pour les musiques
du monde.LES MUSICIENS ET LES DANSEURS DANS LA PRATIQUE
DES MUSIQUES ET DANSES DU MONDE
Parmi les 140 artistes qui ont répondu à lenquête,
plusieurs sont poly-instrumentalistes, mais lorsque lon
tient compte de leur discipline dominante, 21 pratiquent
la percussion, (djembe, zarb, derbouka, percussions brésiliennes)
ce qui forme 16% de lensemble des artistes, 20 artistes
à la guitare ou au oud (15%), 11 jouant de la flûte
ou du ney (8%), 21 pratiquent la danse (16%) et 22 le chant
(17%).
Les répertoires musicaux
Cette enquête montre qu'une grande majorité
des répertoires traditionnels se conjuguent assez
souvent avec dautres esthétiques et avec dautres
genres musicaux. Il est intéressant à noter
que, dans notre région, les répertoires traditionnels
d'Amérique Latine se combinent le plus souvent avec
le jazz et les musiques populaires modernes, le répertoire
classique arabo-andalou du Maghreb est en contact avec les
musiques du Proche et du Moyen-Orient ainsi qu avec
les musiques juives. Le répertoire traditionnel des
pays du Maghreb se métisse en grande majorité
avec des éléments de musiques flamenca et
avec des musiques populaires modernes sexprimant à
Marseille telles que le raï, le rap et avec dautres
musiques méditerranéennes. A remarquer au
niveau de la langue la juxtaposition intéressante
de la langue arabe avec des textes en occitan.
Les répertoires les plus souvent mentionnés
dans les pratiques sont ceux du Maghreb (15 %), d'Amérique
latine (12 %), du Flamenco (11 %) et du Proche et Moyen-Orient
(9 %). Viennent ensuite les répertoires de l'Afrique
sub-saharienne, de lInde et de lOcéan
Indien, ainsi que les musiques et danses européennes
transfrontalières :Italie et Espagne.
Une transmission souvent liée aux pays dorigine
La transmission des musiques et danses du monde peut se
réaliser de manière orale auprès de
la famille ou dun maître dans le pays dorigine
.Cette enquête révèle que 95 % des musiciens
professionnalisés effectuent très régulièrement
des voyages dans leur pays d'origine ou dans les pays dont
sont issues leurs pratiques. Les voyages semblent décisifs
dans la chaîne de transmission, les artistes effectuant
des stages auprès de grands maîtres ou écoles
réputées Mais la transmission se passe aussi
en France au sein dassociations communautaires répertoriées
dans la première enquête, ainsi que dans un
cadre religieux pour les musiques liturgiques juives, grecques,
orthodoxes et arméniennes.
La collaboration entre les artistes et associations en région
:
Les artistes entretiennent des relations avec les associations.
Pour les musiques maghrébines, grecques, portugaises,
comoriennes et juives les associations communautaires sont
des lieux daccueil dune importance capitale
pour les groupes de danse et de musique.
Des artistes formateurs
peu employés dans la
région.
Dans la majorité des cas, les artistes exercent une
activité de formateur parallèlement à
leurs prestations pour les communautés, concerts
et manifestations publiques.
Plusieurs dentre eux sont des formateurs réputés
fréquemment invités à encadrer des
stages en France et dans dautres pays.
Certains artistes de haut niveau possèdent des diplômes
détat denseignement des musiques traditionnelles
et des certificats daptitudes reconnus du Ministère
de la Culture ( flamenco, musique iranienne ou balkanique
par exemple
)
Mais ces DE et CA ne leur ont pas pour autant ouvert jusquà
présent les portes des conservatoires et écoles
de musique.
QUELQUES CONSTATS ET OBSERVATIONS RESULTANT DE LANALYSE
DES REPONSES AUX DEUX QUESTIONNAIRES.1/ Présence
des musiques du monde en milieu urbain mais aussi dans le
milieu rural de tous les départements.
Aujourdhui, les musiques communautaires sont présentes
dans les milieux urbains, dans les périphéries
, mais aussi dans les milieux ruraux. Mais nous constatons
que dans les milieux ruraux de la région Provence-Alpes-Côte
dAzur les musiques du monde trouvent leur terreau
pour se perpétuer et se développer. Contrairement
à une idée simpliste, Marseille nest
pas lunique pôle de traditions communautaires
et de musiques du monde, qui sont inégalement présentes
sur tout le territoire régional, y compris dans les
départements alpins.
2/ Participation de plus en plus fréquente densembles
constitués de musiciens et danseurs "français
" à des fêtes communautaires.
Quand une communauté ne possède pas densemble
musical ou de danse, elle n'hésite pas à faire
appel aux ensemble constitués par des musiciens et
danseurs " français " qui se sont spécialisés
dans ce type de répertoire (Fanfare Boukovo et ensemble
Aksak pour les fêtes grecques ou bulgares, Patrick
Rivet pour les danses des Balkans, Marila Erevane, Virginie
Recolin , Samarra, Karima pour les fêtes maghrébines
ou turques, par exemple ). La virtuosité de ces musiciens
et danseurs est une acquisition de longue haleine. Notre
enquête met en évidence que presque tous ces
artistes ont suivi des formations avec des grands maîtres
en France ou dans leur pays dorigine. Certains comme
Antoine Bourgeau au tabla, Isabelle Courroy au kaval et
au ney roumain, sont devenus des virtuoses de musiques issues
de cultures qui leur étaient au départ totalement
étrangères.
Les exemples abondent, notamment dans la région,
d'artistes français maîtrisant à un
très haut niveau une tradition issue d'une autre
culture. Malheureusement de nombreux diffuseurs continuent,
par souci d'image publique, de négliger les artistes
régionaux qui ne sont pas ethniquement originaires
de la tradition en question, même s'ils excellent
dans leur répertoire.
Il faut remarquer que certains artistes dorigine française
deviennent à leur tour des formateurs de jeunes immigrés
de deuxième ou troisième génération
en quête de leurs origines culturelles familiales.
3) Importance de laction des milieux artistiques,
culturels et institutionnels dans les rencontres inter-communautaires.
Les musiques traditionnelles fonctionnent de manière
interne aux communautés (notamment à loccasion
des mariages, fêtes, etc.). Mais nous rencontrons
assez peu de rencontres inter-communautaires réalisées
à linitiative dune communauté.
La notion de rencontre et de métissage nest
pas un réflexe communautaire. Même les soirées
communautaires organisées par les programmateurs,
restent souvent ancrées sur une identité communautaire
déterminée (soirée arménienne,
corse, antillaise) ou à la rigueur sur une aire géographique
élargie ou un genre de musique très identitaire
(océan indien, arabo-andalou, Maghreb).
Linitiative de faire se rencontrer des musiques issues
de différentes communautés ou daires
géographiques différentes vient davantage
des milieux artistiques, culturels et institutionnels :
par exemple lEspace Julien (soirées Cosmophonies)
Rhodania, Festival Sud à Arles, Fiesta des Suds,
Métissons, Nuits métis, etc. Par contre les
artistes reconnus et professionnalisés issus des
communautés, par choix esthétiques ou artistiques,
participent régulièrement et individuellement
à des métissages ou à des expériences
de créations multiculturelles : Chemirani , Carmona,
Minassian, Pedro Aledo, Françoise Atlan, Fouad Didi,
Hakim Hamadouche.
Le même artiste peut très facilement passer
dune pratique très identitaire et fonctionnelle
dans un cadre communautaire fermé à une pratique
artistique métissée dans un cadre culturel
ouvert à tous.4) Nombreux croisements et rencontres
entre musiques de Provence et musiques issues dautres
cultures.
On assiste à une multiplication de créations
musicales originales où les traditions régionales
entrent en contact avec les musiques du monde, selon un
processus dinfluence mutuelle, de métissage
et de croisements souvent portés par des artistes
issus des communautés et des musiciens pratiquant
la musique provençale. La région Paca est
riche de projets en tous genres, plus ou moins réussis
et expérimentaux, permettant de relier, de métisser
traditions régionales et musiques du monde.
Nous pouvons citer par exemple " les créations
de Miqueu Montanaro " associant des musiciens occitans
avec des musiciens hongrois, turcs, grecs, marocains, africains,
iraniens , italiens, palestiniens, de Manu Théron
avec le groupe algérien El Hillal, de Patrick Vaillant
la participation de Bijane .Chémirani aux créations
de Patrick Vaillant ( Arco Alpino et Enamorosa Magdalena
), le programme " Une Provence ouverte " de lAssociation
Ballade, avec la participation de musiciens algériens,
catalans ; la création de " Beu-Beu " avec
une rencontre Provence/Afrique initiée par Serge
Pesce et un musicien malien; " les Noëls Provençaux
"de Miqueu Tournan qui intègrent des éléments
de musique andines etc... Ces rencontres ne devraient pas
être assimilés à de simples phénomènes
de mode liées à linfluence de la World
Music, mais correspondent à une véritable
habitude régionale de mêler des musiques et
cultures aux origines diverses, la musique dite provençale
sétant elle-même nourrie dapports
extérieurs.5) Comportement des jeunes générations.
Dans tous les cas de figures de croisements présents
dans la région, les facteurs des générations
et les rapports au pays dorigine sont déterminants
dans les choix desthétiques. Pour des gitans
espagnols, la relève est assurée par une chaîne
de transmission qui fonctionne bien. Les jeunes qui sont
tous de nationalité française sont fiers de
leurs origines gitanes, pratiquent le flamenco tout en étant
sensible à lévolution de la musique
flamenca en Andalousie. Les cercles de Flamenco dans le
CAQ du 14è arrondissement, au Petit Séminaire
à Marseille, dans les Centres Sociaux de Port de
Bouc, Istres sont de bons exemples. Par ailleurs les générations
précédentes se retrouvent dans des cadres
dassociations comme le Cercle Catala de Marseille,
le Centre Gallego de Marseille ou dans les Casa de Espana
éparpillés dans tous les départements.
Pour les jeunes du Maghreb, le rapport aux origines est
plus conflictuel, la revendication dune source musicale
passe par les mouvements des rastas, hip hop dun rap
plus convivial ou par des musiques latino-américaines
qui sont davantage une musique de danse et de consommation.
Le raï est écouté en famille, mais crée
des liens avec dautres communautés et le public
français lors des fêtes.
Les musiques traditionnelles apparaissent parfois par le
biais du sample, cette technique qui permet disoler
des extraits pour les intégrer dans les échantillonneurs.
Cest le cas des DJ qui intègrent des musiques
du Maghreb, des Comores ou de lInde. Mais ce ne sont
que des évocations, des citations non un travail
sur les musiques traditionnelles proprement dites. (Exemples
:Nataraj, Big Bouddha).
6) Présence des musiques du monde dans le domaine
des musiques sacrées.
La musique et la religion sont reliées par un grand
nombre de liens . Divers aspects de cette influence mutuelle
ont imprimé leurs marques sur la musique des communautés.
Plusieurs églises organisent des " missa flamenca
", des messes corses avec la participation des musiciens
de la région. Le Ramadan est une occasion de festivités
musicales. Le Newrouz (le nouvel an) réunit les communautés
kurdes, persanes etc. Les chorales orthodoxes byzantines
de Marseille, ou russe de Nice organisent des concerts pour
des fêtes religieuses. Plusieurs chorales arméniennes
perpétuent la tradition liturgique des églises
arméniennes sous la direction de Hatchik Yilmazian.
La chorale juive au Centre Edmond Fleg, Michel Libermann
dans le domaine de Hazzanout Achkénaze, le Rabbin
Haïm Harboun dans la liturgie séfarade perpétuent
la tradition des chants sacrés juifs.Les temples
Bouddhique de Marseille, de Nice sont des lieux dapprentissage
de la tradition sacrée bouddhique ; le célèbre
Pèlerinage des Saintes Maries de la mer est un grand
moment de partage musical pour les nombreux tsiganes qui
sy rendent chaque année. Du côté
des associations culturelles et des programmations soutenues
par des institutions, on remarque un très vif intérêt
pour les répertoires traditionnels sacrés
du monde. On peut citer le festival des Chants sacrés
en Méditerranée organisé par Ecume,
Le Festival des Musiques Soufies (Isthme), les tournées
de Chants de Noël de diverses origines et les concerts
de musiques sacrées de St Pons programmés
par le Conseil général 13 , le Festival des
Musiques juives de Carpentras, la création de lEvangile
selon Saint Jean dAbed Azrié par lOrchestre
des Jeunes de la Méditerranée, les rencontres
Rhodania, organisées à Mondragon, qui ont
réuni chanteurs des communautés juives, chrétiennes
et musulmanes de la région. Les répertoires
dinspiration religieuse constituent bien un des fondements
des pratiques musicales communautaires mais aussi de lintérêt
artistique porté aux musiques du monde.
7) Expressions multiples du couple identité-communauté
dans les pratiques communautaires.
Lactivité musicale communautaire est le reflet
de lancienneté de limplantation et de
la répartition géographique de ces communautés
dans la région.
Certaines communautés arrivées dans la région
ont besoin naturellement de se rattacher à des réseaux
qui lui permettront de maintenir des liens avec le passé,
mais avec un présent bien vivant. Nous constatons
dans les pratiques musicales cette double appartenance pour
certaines communautés. Les communautés des
immigrations anciennes comme les italiens, les corses, les
arméniens, les grecs avaient mis en pratique à
Marseille lappartenance au pays avec lesquelles elles
avaient gardé des liens et quelles ont reconstitué
en migration et en même temps lappartenance
au monde dans lequel elles se trouvaient. Ces communautés
continuent à organiser des fêtes, des rencontres
musicales dans leurs structures propres. Nous voyons cette
tendance dans des communautés dimmigration
récente : chez les algériens, les comoriens,
les kurdes, les capverdiens etc. Il est évident que
ce désir de se trouver entre soi, de reconstituer
un espace perdu à travers la pratique musicale est
la tentation de toutes les migrations. Dans les migrations
où le mouvement associatif est le mieux organisé,
le plus solidement structuré comme les espagnols,
les portugais, les mêmes évolutions et les
mêmes affirmations, le même sentiment profond
dappartenance à une communauté, dont
on sest pourtant détaché progressivement
au quotidien sont encore visibles.
Les diffuseurs comme la Fiesta des Suds, lEspace Julien,
Aix en Musique, la Cité de la Musique de Marseille,
Sud Arles conscients de ces appartenances consacrent des
programmations comme les Cosmophonies, ou des soirées
thématiques Océan indien, Corse, Maghreb en
impliquant les réseaux associatifs communautaires.
Dans cet esprit, lEspace Julien ayant comme but de
valoriser les musiques et le patrimoine communautaire de
la région avec son cycle de concerts "Cosmophonies
", a réalisé le premier CD de sa collection
"les Héritages Culturels Régionaux".
8) La place des musiques et danses traditionnelles communautaires
dans les pratiques amateurs.
La réflexion de Philippe Fanise sur la notion de
pratique amateur en matière de musiques et danses
traditionnelle nous donne une autre approche de ces pratiques
dans notre région :
" Le domaine des musiques et danses traditionnelles
est un secteur où pratiques professionnelles et amateurs
sont profondément imbriquées, souvent indissociables.
De plus la grande diversité du secteur nécessite
une analyse qualitative différente selon les cultures,
les régions et les communautés.
Néanmoins, on parlera davantage de pratique populaire
ou de pratique sociale que de pratique en amateur.
Cette pratique n'est pas obligatoirement reliée à
des constitutions de groupes musicaux précis et ne
s'exprime pas nécessairement sous forme de représentations
ou de spectacles en scène. Il s'agira le plus souvent
de fêtes familiales ou populaires, de musiques à
fonction religieuse, de musiques à danser ou de simple
pratique quotidienne. Il est dans ce cas difficile d'évaluer
quantitativement cette pratique amateur. ( Par exemple la
réelle pratique amateur de la communauté gitane
inscrite dans la vie quotidienne est infiniment supérieure
au nombre de groupes constitués ou de concerts recensés).
Le critère de qualité ou de niveau ne permet
pas de distinguer amateurs et professionnels dans le domaine
des musiques et danses traditionnelles. En effet il arrive
fréquemment que ce soit des " non professionnels
" qui possèdent le mieux, par transmission orale,
la connaissance d'une tradition La professionnalisation
n'induit pas nécessairement un niveau supérieur
à celui des non professionnels, mais simplement une
plus large disponibilité et un statut social différent.
Certains grands musiciens traditionnels ne souhaitent pas
en faire leur profession principale et préfèrent
conserver une autre activité professionnelle principale.
Exemples. Le joueur de doudouk Minassian, et le joueur de
violon Maurice Selem.
Le critère de rétribution ne permet pas non
plus de distinguer clairement amateurs et professionnels.
Il arrive très souvent que des amateurs appréciés
soient rétribués pour leurs prestations :
musiciens de mariages ou musiciens de bal, par exemple,
le cas des Medahettes à Marseille, chanteuses de
mariages et des circoncisions illustre bien cette situation.
Dans les communautés, un bon musicien traditionnel
réputé peut se payer très cher. "
Deux orchestres amateurs sont particulièrement intéressants
: l'orchestre de musique traditionnelle arménienne
Keram, qui constitue à Marseille l'un des trois orchestres
arméniens de France (les deux autres se trouvent
à Paris et Lyon), et le Gamelan Kancil de l'Ademuse,
à Aix-en-Provence, orchestre de tradition indonésienne
qui réunit un chef professionnel, et des musiciens
amateurs.
Pour la musique arabo-andalouse on peut citer lensemble
constitué par latelier de Fouad Didi dans le
cadre de lassociation CIDIM, ou la famille Renassia
.
Limites
et intérêt de lenquête.
Cette enquête a été menée et
vécue comme une expérimentation avec ses hypothèses,
ses tatonnements, ses difficultés. Cette observation
est une première dans notre région sur les
musiques et danses traditionnelles communautaires et musiques
du monde
et ne prétend pas épuiser un
sujet qui demanderait un suivi et une observation permanente.
Les problématiques propres à lobservation
des musiques et danses traditionnelles communautaires et
musiques du monde, labsence de monographies sur le
sujet, le champ dobservation limité aux réponses
reçues, déterminent les limites de cette étude,
qui ne se prétend pas exhaustive.
Mais sur le plan qualitatif le travail sest avéré
très fructueux. De nombreux contacts très
positifs ont pu sétablir avec des associations
communautaires et des artistes très sensibles à
lintérêt que nous leur portons, ce qui
constitue en soi déjà un acte de reconnaissance
de la part des institutions que nous représentons
indirectement. Nous avons pu découvrir des talents
musicaux de haut niveau qui nous étaient jusqualors
inconnus, et identifier de nombreuses pratiques amateurs
très vivantes, échappant habituellement aux
champs dinvestigation de lobservation culturelle.
Les questionnaires ont également incité les
artistes à se rendre compte de la place quils
occupaient dans la vie musicale régionale et non
seulement dans leur réseau communautaire, sortant
ainsi dune vision identitaire limitée de leur
pratique. Le questionnaire a aussi incité associations
et artistes à sinterroger sur leur pratiques
et les difficultés rencontrées.
Lenquête nous a permis de constituer une documentation
abondante et une discothèque des artistes communautaires.
Les diffuseurs, les institutions mises au courant de lenquête
ont régulièrement demandé des informations
auprès de lArcade pour entrer en contact avec
les artistes déjà repérés et
dans certains cas les inclure à leur programmation.
Lenquête a eu également pour conséquence
de concevoir un projet de développement sur plusieurs
années comprenant à la fois un programme de
formation, de collectage, un guide et un site web dinformation
permanente, des publications sonores, la constitution dun
groupe de travail régional sur les musiques et danses
du monde, et la préparation dune rencontre
musicale régionale associant musiciens et danseurs
pratiquant à la fois des traditions de la région,provençales
et alpines, et des traditions du monde.
Dimension européenne.
Lenquête nous confirme que nous sommes dans
une région des plus riches de France mais aussi dEurope,
dans le domaine des pratiques musicales multiculturelles.
Cette enquête na pas quun objectif régional
interne mais vise aussi à alimenter une réflexion
européenne, comme cela a déjà été
le cas lors de la rencontre sur le thème Multiculturel
organisé à Saragossa (Espagne) dans le cadre
de Strictly Mondial, où nous avons présenté
les premiers éléments de lenquête
aux côtés dautres intervenants venant
dAngleterre, de Suède etc. Cette étude
va être mis en exergue avec les études menées
dans dautres régions en matière
d échanges multiculturels communautaires, notamment
lors des séminaires européens prévus
par Le Réseau Européen des Musiques et danses
Traditionnelles à Stockholm et Aix-en-Provence, avec
le soutien de lUnion Européenne.
De nombreuses régions dEurope ont tendance
à devenir peu à peu des microcosmes culturels
de lEurope et du Monde. Lobservation des pratiques
de musiques et danses traditionnelles permet dune
part dobserver le degré dintégration
, dassimilation, ou au contraire de résistance
identitaire de certaines communautés, et dautre
part de voir émerger de nouvelles formes dexpressions
culturelles reliant , croisant ou métissant lhéritage
régional et lapport vivant des autres cultures.
La rencontre des musiques, comme la rencontre des façons
de manger, de parler, ou de penser, contribue de manière
importante et quotidienne à lévolution
de notre civilisation .
Sami
Sadak et Philippe Fanise.
Enquête
réalisée en 2000/2001 dans le cadre de lArcade,
(Mission des musiques et danses traditionnelles) en Provence-Alpes
Côte dAzur, avec le soutien du Ministère
de la culture et de la communication, de la Région
Provence-Alpes-Côte dAzur, du Conseil Général
des Bouches du Rhône et du FAS.
Octobre 2001.
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